Antisionisme et antisémitisme: décryptage.

L’actualité qui s’impose à nous depuis quelques semaines nous confronte au sujet difficile de l’antisémitisme et de l’antisionisme. Il n’est pas inutile de bien définir les choses tant ces deux notions ont pu être sources de malentendus.

L’antisémitisme, comme chacun le sait, est un racisme particulier qui s’attaque aux Juifs en tant que tels, indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir de l’État d’Israël – certains Juifs peuvent être  antisionistes – ou de la pratique (ou l’absence de pratique) du judaïsme.

Pour ce qui est de l’antisionisme, sa définition est beaucoup moins consensuelle. Il convient donc de clarifier le sujet.

Ce que n’est pas l’antisionisme

Contrairement à ce que disent la plupart des antisionistes, l’antisionisme n’est pas la simple critique de la politique de l’État d’Israël. Il serait d’ailleurs très singulier, et même suspect, d’avoir inventé, dans une démarche unique dans l’histoire, un mot spécifique pour désigner la critique d’un pays, étrangement, celui qui sert de refuge aux Juifs qui le souhaitent.

Car l’État d’Israël, à l’instar de tout pays, peut et doit naturellement connaître des débats contradictoires et de la critique. C’est une démarche « normale » et légitime dans toutes les démocraties modernes, une indispensable discussion de ses choix, notamment si l’on aspire à voir s’établir une paix entre lui et ses ennemis. Dans sa courte histoire moderne, Israël a parfois commis des crimes, des erreurs de jugement, au sein du peuple comme de ses élites, comme par exemple des massacres pendant la guerre de 1948-49 et Gaza en 1956, certaines confiscations de terres « volées » aux Arabes, des discriminations envers la minorité arabe ou à l’égard des Falashas (Juifs noirs originaires d’Afrique), etc. Comme tous les États, Israël a dans son histoire ses propres zones d’ombre. Mais cette critique-là n’est pas de l’antisionisme.

L’antisionisme n’est pas non plus la lutte contre un courant politique comme l’anticommunisme ou l’anticapitalisme, autant de combats qui ne remettent pas en cause l’existence d’une nation ou d’un pays.

L’antisionisme est une idéologie politique souvent associée à un militantisme radical, et qui conteste, comme son nom l’indique, le droit de l’État d’Israël à exister. Il est peut-être l’unique cas d’idéologie politique dont la vocation est de délégitimer un pays dans le but de le faire disparaître, sans violence pour certains, par la guerre pour d’autres. 

Caractéristiques de l’antisionisme

Un argumentaire extrême par obligation

Puisque l’État d’Israël existe avec une légitimité juridique (conférence de San Remo en 1920, mandat britannique sur la Palestine par la SDN en 1922, vote de l’ONU en 1947), l’idéologie antisioniste est contrainte de développer une argumentation la plus lourde possible visant à délégitimer Israël d’un point de vue moral, dans le but avoué ou non d’aboutir à sa disparition. L’option politique la plus souvent envisagée par les militants antisionistes est un État binational. Il s’agit de l’approche dite « pacifique ». D’autres choisissent clairement de prendre les armes. C’est l’option violente retenue par le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran. Dans les deux cas, l’idéologie vise l’établissement d’un État arabo-musulman de la Méditerranée au Jourdain.

C’est là que l’antisionisme devient problématique. Son argumentaire repose nécessairement sur des éléments qui compromettent ses militants dans des thèses contestables sur le plan historique, prenant le risque de l’antisémitisme, même avec les meilleures précautions.

La condamnation radicale de l’État d’Israël par l’idéologie antisioniste repose principalement sur les points suivants :

  • Le peuple juif « n’existe » pas. La nation israélienne et son substrat juif, par conséquent l’État d’Israël, sont une imposture.
  • L’indépendance d’Israël en 1948-1949 est fondée sur un « péché originel » commis contre les Arabes de Palestine (vol de terres, expulsion planifiée, massacres, voire tentative de génocide pour les plus radicaux). 
  • L’État d’Israël est un État colonisateur, illégitime, belliqueux et immoral, fer de lance du capitalisme impérialiste.
  • L’État d’Israël est un État apartheid où la minorité non juive subit une tentative d’épuration ethnique.
  • L’État d’Israël conduit une politique en tout point immorale, notamment durant les épisodes de conflits ouverts.
  • Minimisation voire occultation du danger représenté par les ennemis de l’État hébreu.
  • Etc.

Tout cet argumentaire, pour l’essentiel infidèle à l’Histoire et à l’actualité, est néanmoins nécessaire pour rendre « légitime » l’entreprise de délégitimation de l’État hébreu.

Si l’État d’Israël n’était pas le pays « refuge » de tous les Juifs, si sa population n’était pas majoritairement juive, l’antisionisme ne poserait aucun problème par rapport à l’antisémitisme. Nous pensons même qu’il n’existerait pas. Personne, jusqu’ici, n’a inventé un concept politique « anticoréeisme » du Nord, tandis que nombreux sont ceux à souhaiter que ce régime tombe.

Mais voilà, l’État d’Israël est l’État juif. L’antisionisme n’est pas, ne peut pas être un militantisme politique parmi d’autres, anodin ou neutre vis-à-vis des Juifs.

La meilleure façon de le démontrer est d’en donner une illustration significative. En 2002, des intellectuels français reconnus, militants antisionistes, ont écrit un article pour dénoncer la supposée barbarie israélienne. Comme nous l’avons dit, l’antisionisme ne peut être audible qu’à travers des arguments choquants et extrêmes, avec un fort risque de non-conformité à l’Histoire, sans doute le prix à payer pour imposer sa propre légitimité et crédibilité. Ces intellectuels, Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr, ont écrit dans le journal le Monde en date du 4 juin 2002, les propos suivants : « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier ». L’article précise encore que les « Juifs d’Israël » « ghettoïsent, humilient, méprisent, persécutent » les Palestiniens.[1] Finalement, le journal le Monde a été logiquement condamné le 26 mai 2005 par la Cour d’appel de Versailles pour diffamation raciale. Nous aurions pu dire antisémitisme, puisque la population visée était juive. Le jugement s’est fondu dans le plus grand silence médiatique.

Pour se justifier, cette idéologie est donc amenée à développer toute une condamnation radicale, extrême, voire délirante. Hélas, elle est ainsi obligée de se compromettre dans un registre qui peut dévier vers l’antisémitisme, même si ses militants s’en défendent vigoureusement. Qui peut accuser d’antisémitisme Edgar Morin, Nahum de son vrai nom, le célèbre sociologue et philosophe juif français ?

Le risque d’accointances antisémites.

Les militants antisionistes prennent également le risque d’accointances suspectes, souvent clairement antisémites. Là encore, deux illustrations permettent de le comprendre. 

Une secte juive ultra-orthodoxe, les Neturei Karta, cultive, pour des raisons théologiques, un antisionisme tellement exacerbé qu’ils n’ont pas hésité à envoyer, en 2007, une délégation rencontrer « amicalement » le président iranien Ahmadinejad (rencontre filmée encore visible sur internet), celui-là même qui organisait dans son pays des conférences négationnistes réunissant des antisémites notoires.

Des militants antisionistes désireux d’agir contre Israël par le boycott, pour des raisons politiques, s’affichent ouvertement avec des antisémites assumés comme dans le mouvement BDS (boycott-désinvestissement-sanctions).

Un racisme déguisé en antiracisme.

Les militants antisionistes justifient leur combat par la lutte contre le racisme soi-disant incarné par le sionisme et l’État d’Israël. En fait, leur démarche s’apparente, pour les plus radicaux, à une forme de racisme déguisé, comme le démontre le sociologue Pierre-André Taguieff. Selon lui, « le mode de catégorisation propre à la pensée raciste a pour effet principal de briser l’unité du genre humain, de le fragmenter en « catégories essentielles ». »[2] Or le combat antisioniste tend à diviser le genre humain en deux catégories « essentialisées » : les antisionistes incarnant le « bien », c’est-à-dire les valeurs morales de dignité humaine, d’humanisme, de défense du faible… tandis que les sionistes incarneraient le « mal », à savoir l’impérialisme spoliateur, le fascisme, l’ethnocide…

La tentation complotiste

L’antisionisme est très présent dans les médias complotistes. Ne croyons pas que cela ne concerne que quelques illuminés. 

Au début de l’année 2018, l’UEJF (Union des étudiants juifs de France) a commandé à l’institut de sondage IFOP une enquête sur ce que pensent les Français du sionisme. L’une des réponses est assez édifiante : « Quelque 53% des personnes interrogées cette année par l’institut de sondage IFOP étaient d’accord avec l’affirmation selon laquelle « le sionisme est une organisation internationale qui cherche à influencer le monde et les sociétés au profit des Juifs » »[3].

J’ai pu entendre, il y a quelques années Rony Brauman, co-fondateur de Médecins sans frontières, militant antisioniste, s’exprimer dans un média suite à un attentat antisémite qui venait d’avoir lieu dans la capitale. Il laissait entendre que cet attentat pouvait être l’œuvre du Mossad, afin d’inciter les Français juifs à quitter la France pour Israël. 

Une vigueur médiatique sans cesse renouvelée.

L’antisionisme, comme toute idéologie, mène son combat par les médias. Hélas, il se trouve qu’en France, de nombreux médias sont perméables aux arguments antisionistes, notamment les plus extrêmes. Nous nous proposons d’en relater quelques exemples qui permettent de comprendre le fonctionnement de cette propagande dans nos médias.

  • Un dessin de Gadot, tiré du quotidien kenyan Daily Nation, est paru dans le journal Le Monde le 2 mai 2002. On y voit deux dessins côte à côte, presque identiques, montrant une femme se tenant la tête, en pleurs au milieu de ruines. Sous le premier dessin est écrit « Varsaw 1943 » (Varsovie 1943) et dans le deuxième « Jenin today » (Jénine[4] aujourd’hui). Le commentaire s’empresse de préciser : « L’histoire a une curieuse façon de se répéter ». Au-delà du fait que cette comparaison est totalement outrancière (Israël = nazisme), elle est propice à une haine anti-israélienne et à des sentiments anti-juifs. Or ce dessin fait allusion à un épisode de « l’Opération Rempart », une action militaire durant laquelle l’armée israélienne a bombardé un quartier de 100 m de côté qui était le foyer duquel étaient partis les auteurs de nombreux attentats meurtriers depuis plus d’un an. Pour éviter autant que possible des victimes collatérales, Tsahal avait choisi une action terrestre qui coûta en définitive la vie, selon l’ONU, à 52 Palestiniens, principalement des combattants, et 23 soldats israéliens. La presse avait cependant évoqué une ville rasée et des centaines, voire des milliers de victimes civiles.
  • Au début de l’année 2005, peu après la rencontre de Sharm el Sheik, au cours de laquelle Sharon et Abbas s’étaient rencontrés pour essayer de promouvoir la paix, l’Est Républicain, dans son numéro du 7 février, avait publié un article sur la situation entre les deux camps. À côté d’une présentation biaisée sur l’histoire récente du conflit, on pouvait lire, en sous-titre et en caractères gras : « Les synagogues prient pour l’échec » des négociations de paix. 

  Pour qui ne lisait que les titres et sous-titres, c’est-à-dire de nombreux lecteurs, le message était on ne peut plus clair : les synagogues, les Juifs pratiquants, ne veulent pas la paix et prient pour qu’elle n’arrive pas. Il s’agit là d’un vieux refrain où les Juifs, notamment religieux, sont montrés comme un peuple belliqueux. On se demande d’ailleurs d’où ce journaliste anonyme a pu « sortir » une information aussi redoutable.

Quel état d’esprit peut donc animer un journaliste d’un grand quotidien régional pour l’amener à montrer d’un doigt aussi accusateur un peuple et sa religion ? 

  • En 2010, l’armée israélienne a été contrainte d’intervenir sur l’un des bateaux d’une flottille voulant forcer le blocus de Gaza. Ce bateau nommé Mavi Marmara fut le théâtre de combats entre des militants turcs d’extrême droite et les soldats israéliens. Neuf militants furent tués. Dans l’Est Républicain du 1er juin, il était possible de lire un témoignage totalement délirant. Le titre était : « Je vous appelle en cachette ». Ce passager, anonyme évidemment, témoignait : « Sous le couvert de l’obscurité, les commandos ont sauté d’hélicoptère sur le cargo turc Mavi Marmara et commencé à tirer au moment où ils ont touché le pont. (…) Ils ont tiré directement sur la foule de civils endormis… (…) Je vous appelle en cachette. Des centaines de soldats israéliens ont attaqué la flottille de la liberté. Les passagers du bateau, à bord duquel je me trouve, se comportent avec beaucoup de courage ». Quel crédit accorder à un témoignage anonyme aussi délirant ? Des soldats tirant « sur la foule de civils endormis » ! Pour l’Est Républicain, comme pour d’autres médias, ce n’est pas du délire. C’est juste « normal », évident.
  • En 2018, au cours de l’intervention militaire à la frontière avec Gaza, l’armée israélienne fut accusée dans de nombreux médias de tirer sciemment sur des manifestants civils et pacifiques. Or il est avéré que parmi les tués, il y avait principalement des combattants du Hamas qui instrumentalisaient les manifestants et les prenaient comme boucliers humains afin de pénétrer sur le sol israélien pour y commettre des attentats, ou lancer des ballons incendiaires qui ont brûlé des centaines d’hectares en Israël. Les dirigeants du Hamas ont confirmé cet état de fait. Cela n’a pas empêché le journaliste de Libération, Guillaume Gendron, dans son article Gaza : Nétanyahou capitalise sur les déclarations du Hamas[5], d’invalider les propos des chefs du Hamas, afin d’affirmer, contre toute évidence, son narratif à lui : l’armée israélienne assassine de sang-froid des manifestants pacifiques. Dans le combat antisioniste, il suffit au journaliste de décréter ce qui est vrai et ce qui est faux, et d’imposer ainsi sa propre « vérité ».

Nous pourrions encore évoquer l’affaire « Al Durah », ce tristement célèbre reportage de France 2 de septembre 2000, dans lequel les soldats israéliens sont accusés d’avoir tiré durant 45 minutes sur un père et son fils, à Gaza, finissant par tuer l’enfant et blesser le père. Le reportage a été source de haines antisémites meurtrières à travers le monde. Ce récit est pourtant entaché de nombreuses invraisemblances, de propos plus que compromettants de la part de son auteur et fut l’objet de plusieurs enquêtes scientifiques et journalistiques concluant à l’impossibilité des faits avancés.

Le militantisme antisioniste tient sa formidable vigueur et son audace de sa certitude d’incarner le Bien contre le Mal. Un manichéisme propice aux pires aveuglements, pour la « bonne cause », l’antisémitisme n’étant plus qu’un « dégât » collatéral. À moins qu’il n’en soit, inconsciemment, le moteur ? Seul Dieu sonde les cœurs et les reins… et « l’inconscient ».

Finalement, l’antisionisme n’est pas une idéologie comme une autre. Il est ancré dans une démarche politique et/ou religieuse, qui peut plus ou moins mêler ces deux dimensions. Sur le plan politique, il est nécessairement fondé sur une déformation de l’Histoire et de l’actualité, avec une condamnation radicale souvent délirante d’un pays et/ou son peuple. Sur le plan religieux, il est fondé sur la disqualification spirituelle du peuple choisi par Dieu, l’État juif devenant le bouc émissaire des nations.

C’est pourquoi nous ne pouvons rester neutres face à lui. 

Jean-Daniel Chevalier


[1] MORIN Edgar, NAÏR Sami, SALLENAVE Danielle, Israël-Palestine : le cancer, Paris, Le Monde, 4 juin 2002.

[2] TAGUIEFF Pierre-André, La nouvelle propagande antijuive, Paris, PUF, 2010, p.68.

[3] Cf. l’article publié sur le sujet par le site juif.org: http://www.juif.org/antisemitisme-juif/224077,une-majorite-de-francais-pense-que-le-sionisme-est-une-conspiration.php?utm_source=newslettre&utm_medium=mail. (Consulté en mai 2018).

[4] Ville palestinienne.

[5] Article publié le 18 mai 2018.

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les articles les + lus