Alors Juda s’approcha de Joseph… (BI 575)

A notre époque, s’approcher des grands de ce monde, présidents, ministres ou monarques, est le plus souvent difficile, parfois même impossible. La sécurité en est généralement la cause première, mais pas seulement. La différence de statu social, l’argent et le pouvoir dressent plus sûrement des barrières. Ce qui les fait craindre cependant, c’est leur pouvoir parfois de vie et de mort sur ceux qui viendraient se placer en travers de leur chemin.

Au temps des patriarches et dans l’Égypte de Joseph, s’approcher du roi ne se faisait pas sans risque. On se souviendra par ailleurs que les rois Mèdes et Perses avaient des coutumes bien étranges pour manifester leur ascendant sur leurs visiteurs. Certains tendaient leur sceptre à leurs sujets signifiant par là qu’ils leur accordaient audience et… la vie sauve par la même occasion. La reine Esther en fit l’expérience dans des circonstances bien difficiles.

S’agissant de Joseph et de ses frères dans le récit qui nous occupe, rien de tel. La pression est cependant grande et la crainte palpable parmi les frères mis à l’épreuve. Leur première visite ne s’est pas passée comme ils l’espéraient. Joseph fait mine de les soupçonner d’espionnage et de mauvaise foi. Ils repartent cependant, laissant Siméon en prison dans l’attente de démontrer la véracité de leurs propos. Pour nous qui connaissons l’issue finale du récit, nous comprenons la nature profonde du test auquel Joseph soumet ses frères. Il s’agit d’une épreuve difficile, à la mesure sans doute de ce que Joseph a subi, mais en aucune façon une vengeance.

Lors de leur deuxième voyage, les choses se passeront différemment. Nous arrivons en effet à une sorte de point d’orgue du récit où Joseph se fait finalement reconnaître par ses frères et où va débuter pour ainsi dire le premier exil de la famille de Jacob.

Bien entendu, les rabbins ne se sont pas arrêtés à la seule surface du texte, des émotions décrites ou des faits relatés. Ils ont tenté de décrypter le texte au delà des mots, cherchant à comprendre la portée plus vaste et plus universelle de cette histoire. Il nous faut donc jamais perdre de vue que toute la Torah nous prépare à découvrir et rencontrer le Messie, celui qui va opérer la rédemption du genre humain. Il est un secret pour personne que Joseph est considéré par les Sages et les rabbanim comme une figure du Messie à venir. Le judaïsme a donc développé un premier concept qui a été celui d’un Machiah’ Ben Yossef, le Messie fils de Joseph, auquel s’est plus tard associé celui du Machiah’ Ben David, le Messie Fils de David. Le premier a représenté le Messie souffrant pour les péchés du peuple, tandis que le deuxième était le Messie libérateur et glorieux.

Je me permets de préciser à ce stade que David est issu de la lignée de Juda, fils de Jacob. Celui-là même qui tient un rôle étonnant dans ce récit[1], dès le premier verset.

Genèse 44 :18

18Alors Juda s’approcha de Joseph, et dit: De grâce, mon seigneur, que ton serviteur puisse faire entendre une parole à mon seigneur, et que sa colère ne s’enflamme point contre ton serviteur! car tu es comme Pharaon.

Juda se fait en quelque sorte le porte parole de ses frères… et même d’une certaine façon de son père. C’est lui qui prend le « risque » de s’approcher de Joseph. Il résume les épisodes de leur première venue et la confusion qui est la leur face à la « faute » qui semble-t-il a été reconnue en eux (nous savons que cela faisait partie du stratagème de Joseph).

Juda a changé. Lui qui voyait plus d’intérêt à vendre son frère plutôt que de le tuer, n’imagine plus un instant voir son père dans un deuil plus grand encore en apprenant la perte d’un deuxième fils.

30Maintenant, si je retourne auprès de ton serviteur, mon père, sans avoir avec nous l’enfant à l’âme duquel son âme est attachée, 31il mourra, en voyant que l’enfant n’y est pas; et tes serviteurs feront descendre avec douleur dans le séjour des morts les cheveux blancs de ton serviteur, notre père. 32Car ton serviteur a répondu pour l’enfant, en disant à mon père: Si je ne le ramène pas auprès de toi, je serai pour toujours coupable envers mon père. 33Permets donc, je te prie, à ton serviteur de rester à la place de l’enfant, comme esclave de mon seigneur; et que l’enfant remonte avec ses frères. 34Comment pourrai-je remonter vers mon père, si l’enfant n’est pas avec moi? Ah! que je ne voie point l’affliction de mon père!

Joseph a mis à l’épreuve ses frères, les testant pour voir s’ils avaient fait une véritable téchouva et s’ils étaient revenus de leurs égarements loin de Dieu. L’ultime épreuve semble bien confirmer le revirement des frères qui s’humilient devant Joseph.

Cependant, au début de notre texte, c’est Juda qui s’approche de Joseph. C’est lui qui a eu l’idée de le vendre, mais maintenant, c’est lui qui propose de « se vendre » à la place de son frère pour préserver la vie de son père. On imagine fort bien l’expression de Juda devant Joseph. L’émotion ou même les larmes…

Cette fois, Joseph n’y tient plus. La tension est trop forte. Il est à présent certain du changement de vie de ses frères.

Genèse 45.1

Joseph ne pouvait plus se contenir devant tous ceux qui l’entouraient. Il s’écria: Faites sortir tout le monde. Et il ne resta personne avec Joseph, quand il se fit connaître à ses frères. 2Il éleva la voix, en pleurant. Les Égyptiens l’entendirent, et la maison de Pharaon l’entendit. 3Joseph dit à ses frères: Je suis Joseph! Mon père vit-il encore? Mais ses frères ne purent lui répondre, car ils étaient troublés en sa présence.

Joseph se fait reconnaître par ses frères. Comment s’y prend-il ?… Leur parle-t-il en araméen, leur langue ?… Se rapproche-t-il physiquement d’eux (il y avait sans doute auparavant un interprète et donc une certaine distance entre eux) ?… Enlève-t-il certains des éléments de son costume de haut dignitaire égyptien ?… Prend-il une posture différente propre à se faire reconnaître ?… On ne le sait pas.

Ce qui est précisé est quand même significatif :

Et il ne resta personne avec Joseph, quand il se fit connaître à ses frères. La reconnaissance de Joseph par ses frères se fait dans une certaine intimité, entre hommes de la même famille.

2Il éleva la voix, en pleurant. Les Égyptiens l’entendirent, et la maison de Pharaon l’entendit. Les égyptiens ne sont pas témoins directement de cet évènement. Ils entendent parler de cette reconnaissance par le « bruit » des larmes de Joseph, ses sanglots. Étrange non ?

Les égyptiens connaissaient-ils les origines de Joseph ?… A priori oui. La femme de Potiphar le connaissait commun l’esclave hébreu de son mari (39.14). Plus tard, l’échanson présentera Joseph au pharaon comme un jeune hébreu (41.12).

Aussi longtemps qu’il est esclave, Joseph est un hébreu en terre étrangère. Quand il accède au trône, il prend le statut d’un égyptien d’adoption. Joseph n’est cependant pas reconnu par ses frères en tant qu’égyptien, mais par ses larmes versées… Peut-être les mêmes larmes qu’il a versées lorsque ses frères le jetaient dans la citerne. C’est comme hébreu, fils de Jacob, qu’il se fait reconnaître par ses frères. Les égyptiens ne peuvent comprendre ce que fait Joseph et seront tenus à l’écart ne pouvant eux-mêmes connaitre et comprendre le véritable visage de Joseph, fils de Jacob l’hébreu.

Au-delà de l’émotion compréhensible que suscite cette réconciliation, 22 ans après les faits tragiques du chapitre 37, il nous faut aller plus loin et comprendre la dimension prophétique de cette réconciliation.

Les rabbanim, tout en relevant le caractère prophétique et messianique du personnage Joseph, n’expliquent pas précisément le sens de ce récit riche en émotions de ces deux venues successives des frères de Joseph en Égypte.

Le Messie Ben Yossef, allusion au Messie souffrant pour la rédemption d’Israël, représente cependant à mon sens la première venue du Messie Yéchoua’ il y a 2000 ans qui, effectivement, sera livré et mourra pour la rédemption d’Israël. Les Juifs en son temps n’ont pas reconnu leur Messie, tout comme les frères de Joseph n’ont pas su reconnaître leur frère Joseph lors de leur première venue en Égypte.

Joseph passera pour mort, quoique bien vivant. Selon un midrash, il restera même enfermé 3 jours et 3 nuits dans la citerne sous la terre, tout comme Yéchoua’ restera dans la tombe 3 jours et 3 nuits avant de se relever d’entre les morts.

Dans un second temps, Yéchoua’ le Messie sera reconnu par ses frères, non plus comme un homme méprisable et abandonné à la vindicte populaire, mais comme le Messie roi de toute la terre.

Joseph est à présent le plus haut dignitaire d’Égypte. Il n’est plus le jeune hébreu aux rêves étranges que ses frères déconsidéraient.

C’est la seconde fois que les frères de Joseph le rencontre. Cette fois, c’est l’heure de la reconnaissance. C’est toutefois Joseph qui se fait reconnaître. Lui, le second après Pharaon, s’abaisse auprès de ses frères en se faisant reconnaître comme le frère qu’ils ont méprisé la première fois.

Au verset 3, on peut être surpris par la question de Joseph : Mon père vit-il encore ?… Dans la longue explication de Juda, on comprend aisément que le père de Jacob vit encore. Si tel n’avait pas été le cas, en quoi Juda se serait soucié de l’avenir de son père en ne voyant pas revenir Benjamin ?… On voit mal l’émotion bouleverser Joseph au point de ne pas saisir l’inutilité d’une telle question.

Pour les rabbanim, la question est peut-être davantage une affirmation qu’une véritable question. Une façon pour Joseph de souligner que Jacob, son père, est toujours là dans son cœur.

En dépit d’une absence prolongée, 22 ans quand même, et une plongée dans un pays profondément idolâtre, Joseph reste attaché à la maison de son père et au Dieu unique, créateur des cieux et de la terre.

On peut être aussi surpris par la stupeur des frères de Joseph. Ils ne trouvent rien à répondre. Mais était-il opportun de répondre ?… Et pour dire quoi ?…

A dire la vérité, ils sont en quelque sorte projetés 22 ans en arrière. Ils se revoient jeter leur frère dans la citerne, puis vendre un peu plus tard celui-ci comme esclave à des étrangers.

Plus encore que l’ignominie de leur acte, n’était-ce pas livrer leur frère à devenir idolâtre lui-même, loin de la maison de son père ?…

Lorsque le Messie Yéchoua’ reviendra et qu’il se fera reconnaître par ses frères juifs, ils seront tout aussi pris de stupeur et à l’instar des frères de Joseph, ils ne sauront prononcer un mot.

Le prophète Zacharie le dit fort à propos : Zacharie 12.10

10Alors je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem Un esprit de grâce et de supplication, Et ils tourneront les regards vers moi, celui qu’ils ont percé. Ils pleureront sur lui comme on pleure sur un fils unique, Ils pleureront amèrement sur lui comme on pleure sur un premier-né.

Poursuivons : Genèse 45 :

4Joseph dit à ses frères: Approchez-vous de moi. Et ils s’approchèrent. Il dit: Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour être mené en Égypte. 5Maintenant, ne vous affligez pas, et ne soyez pas fâchés de m’avoir vendu pour être conduit ici, car c’est pour vous sauver la vie que Dieu m’a envoyé devant vous. 6Voilà deux ans que la famine est dans le pays; et pendant cinq années encore, il n’y aura ni labour, ni moisson. 7Dieu m’a envoyé devant vous pour vous faire subsister dans le pays, et pour vous faire vivre par une grande délivrance. 8Ce n’est donc pas vous qui m’avez envoyé ici, mais c’est Dieu; il m’a établi père de Pharaon, maître de toute sa maison, et gouverneur de tout le pays d’Égypte.

Joseph a, je pense, préparé ce moment et savait ce qu’il fallait dire pour amener ses frères à transformer leur vision des choses et des évènements. Certes, les frères ne sont pas moins coupables de leurs actions passées. Ne vous affligez pas… Ne soyez pas fâchés… Deux expressions qui montrent bien qu’au-delà des circonstances passées, Dieu avait bien un plan qui dépassait leurs contingences. L’heure n’est toutefois plus à l’affliction, mais à la réjouissance pour le Salut qui s’opère à présent pour la famille d’Israël.

Le verset 7 contient un terme très intéressant : 7Dieu m’a envoyé devant vous pour vous faire subsister dans le pays… Le mot chéérith est parfois mal traduit[2]. Joseph est envoyé pour assurer un « reste », un terme dont l’occurrence sera fréquente pour désigner le Salut des israélites.

Dans la perspective prophétique, le Salut est assuré par le Messie Ben Yossef pour assurer un « reste » à Israël, décrit aussi comme une grande délivrance.

Or, si dans le cas présent, toute la famille de Jacob, sans exception, est préservée de la famine qui sévira encore plusieurs années. On ne pourra pas en dire autant de tout le peuple d’Israël lors de la sortie d’Égypte et pas davantage lors de la première venue du Messie. Tous ne sont pas sauvés. Mais la délivrance exceptionnelle ici évoquée à une résonnance dans le futur qui dépasse le salut de quelques uns seulement, comme semble clairement l’évoquer la parole de Paul aux Romains au chapitre 11 de sa lettre.

David Saada, dans l’un de ses commentaires, précise que Juda, qui au début de notre texte[3] s’approche de Joseph en premier, est en quelque sorte le porte parole de ses frères et symbolise la réconciliation totale de la famille. Il ajoute avec pertinence que Juda et Joseph représentent les lignées des deux Messies : Le Messie Ben Yossef et le Messie Ben David (issu de Juda).

Or il fait remarquer que cette réunion des deux frères est marquée par l’harmonie des deux qui n’en forment en quelque sorte plus qu’un seul.

La haftarah associée à la parachah Va-Yiggach est du reste révélatrice : Il s’agit du texte d’Ézéchiel 37.15 à 28. Ce passage intervient juste après l’évocation de cette formidable vision des ossements qui se réunissent pour former un peuple revenant à la vie :

15La parole de l’Éternel me fut adressée, en ces mots: 16Et toi, fils de l’homme, prends une pièce de bois, et écris dessus: Pour Juda et pour les enfants d’Israël qui lui sont associés. Prends une autre pièce de bois, et écris dessus: Pour Joseph, bois d’Éphraïm et de toute la maison d’Israël qui lui est associée. 17Rapproche-les l’une et l’autre pour en former une seule pièce, en sorte qu’elles soient unies dans ta main. 18Et lorsque les enfants de ton peuple te diront: Ne nous expliqueras-tu pas ce que cela signifie? 19réponds-leur: Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel: Voici, je prendrai le bois de Joseph qui est dans la main d’Éphraïm, et les tribus d’Israël qui lui sont associées; je les joindrai au bois de Juda, et j’en formerai un seul bois, en sorte qu’ils ne soient qu’un dans ma main. 20Les bois sur lesquels tu écriras seront dans ta main, sous leurs yeux. 21Et tu leur diras: Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel: Voici, je prendrai les enfants d’Israël du milieu des nations où ils sont allés, je les rassemblerai de toutes parts, et je les ramènerai dans leur pays. 22Je ferai d’eux une seule nation dans le pays, dans les montagnes d’Israël; ils auront tous un même roi, ils ne formeront plus deux nations, et ne seront plus divisés en deux royaumes. 23Ils ne se souilleront plus par leurs idoles, par leurs abominations, et par toutes leurs transgressions; je les retirerai de tous les lieux qu’ils ont habités et où ils ont péché, et je les purifierai; ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu. 24Mon serviteur David sera leur roi, et ils auront tous un seul pasteur. Ils suivront mes ordonnances, ils observeront mes lois et les mettront en pratique. 25Ils habiteront le pays que j’ai donné à mon serviteur Jacob, et qu’ont habité vos pères; ils y habiteront, eux, leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, à perpétuité; et mon serviteur David sera leur prince pour toujours. 26Je traiterai avec eux une alliance de paix, et il y aura une alliance éternelle avec eux; je les établirai, je les multiplierai, et je placerai mon sanctuaire au milieu d’eux pour toujours. 27Ma demeure sera parmi eux; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. 28Et les nations sauront que je suis l’Éternel, qui sanctifie Israël, lorsque mon sanctuaire sera pour toujours au milieu d’eux.

Cette vison prophétique d’Ézéchiel annonce le temps de l’établissement du royaume messianique. Tout y est :

  • La réconciliation des deux frères « ennemis ». Juda et Joseph.
  • Le rassemblement des exilés des quatre coins de la terre.
  • L’union sous la bannière d’un seul chef, le roi Messie fils de David.
  • L’alliance éternelle messianique, thématique d’Ézéchiel et des prophètes, que l’on découvre aussi dans les chapitres précédents et dont la première occurrence se trouve dans l’alliance avec Pinhas (Nombres 25)[4].

Certains évoquent par ailleurs Éphraïm comme un symbole des croyants parmi les Nations, une autre façon de suggérer l’union des frères parmi les Juifs et de ceux parmi les Nations sous une seule bannière messianique. Une réconciliation entre ces frères étant sans doute à ce jour plus pertinente que celle entre Juifs de différentes tribus.

Terminons avec l’installation de Jacob dans le pays de Goshen :

25Ils remontèrent de l’Égypte, et ils arrivèrent dans le pays de Canaan, auprès de Jacob, leur père. 26Ils lui dirent: Joseph vit encore, et même c’est lui qui gouverne tout le pays d’Égypte. Mais le cœur de Jacob resta froid, parce qu’il ne les croyait pas. 27Ils lui rapportèrent toutes les paroles que Joseph leur avait dites. Il vit les chars que Joseph avait envoyés pour le transporter. C’est alors que l’esprit de Jacob, leur père, se ranima; 28et Israël dit: C’est assez! Joseph, mon fils, vit encore! J’irai, et je le verrai avant que je meure.

Au verset 26, nous avons en français « le cœur de Jacob resta froid ». C’est le même terme qui en hébreu est traduit par « cœur de pierre ».

Le verbe employé – yafag – indique en quelque sorte l’arrêt de la maturation d’un fruit.

Ainsi le cœur de Jacob est resté figé – comme dans un congélateur – durant ces 22 dernières années. Il ne croit plus ses fils aussi facilement. Craint-il d’être une fois de plus floué et trompé ?… C’est possible.

Il est difficile d’imaginer les sentiments du patriarche. Perdre un enfant dans des circonstances troubles. Ne jamais être totalement certain de sa mort et soupçonner peut-être même ses fils d’être derrière sa disparition… Ce n’est pas facile.

La reconnaissance du Messie Yéchoua’ par les Juifs n’est pas chose simple, même aujourd’hui. Le sentiment de tromperie, les persécutions faites depuis des siècles en ce nom là, bref, tout est là pour empêcher cette reconnaissance.

Curieusement, lorsque Jacob voit les chars du pharaon envoyés par Joseph pour le transporter en Égypte, il change d’avis et semble admettre que Joseph vit encore. N’est-ce pas un peu surprenant ?… Ce d’autant plus que le cœur de Jacob reprend vit – littéralement il revient à la vie.

Rachi et quelques autres commentateurs fondent une relation entre la proximité des termes « chars » – ‘analot – et la génisse (‘êgelah) sacrifiée dans la parachah chofetim pour expier le crime d’un homme trouvé mort dans la campagne sans que l’on ait de témoin[5]. Pour le commentateur, cet épisode avec la génisse était la dernière étude faite par Joseph avec son père avant qu’ils soient séparés.

Voyant les chariots, Jacob comprit d’une certaine façon le message codé de son fils et se laissa donc convaincre de descendre en Égypte. Quoi que l’on puisse penser de cette proposition un peu alambiquée, Jacob sera confirmé par la suite dans son intuition.

Le récit n’est pas encore tout à fait terminé et sur le plan prophétique, on est surpris de constater que le salut d’Israël se produit hors de la terre d’Israël.

Pour Jacob, cette migration vers l’Égypte sera, il le sait de son grand-père, bien plus longue que quelques années. A la vérité 400 ans, de bien longues années qui vont amener à transformer la famille en peuple.

La plus grande des responsabilités de Jacob sera avant sa mort d’assurer la transmission de l’alliance à la génération future, ce dans un contexte de galout, d’exil.

Ce n’est pas seulement une tâche essentielle pour préserver sa famille de l’idolâtrie ambiante. Il comprend sans doute aussi que son rôle est de féconder, rayonner de son message divin les Nations les plus lointaines sur le plan géographique comme sur le plan spirituel.

Le plan de Dieu le dépasse sans doute plus qu’il ne l’imagine, mais il sait qu’il peut compter à présent sur une famille unie et solide et des promesses sûres de la part de Dieu. Il l’exprime peut-être de manière assez inattendue dans ce passage de Genèse 46.27

27Et Joseph avait deux fils qui lui étaient nés en Égypte. Le total des personnes de la famille de Jacob qui vinrent en Égypte était de soixante-dix.

Dans la pensée prophétique, le nombre 70 symbolise la totalité des Nations du monde. Ce verset souligne alors le rapport étroit entre la galout d’Israël et l’ensemble des Nations.

Le total des personnes est en hébreu au singulier, nefech et non nafchim. Cela signifie que l’âme de Jacob est une et que sa famille, quoique composée de 70 individus, demeure une dans une unité retrouvée.

Au terme de ce survol rapide du récit de Joseph, il apparaît clairement que le message du fils d’Israël dépasse largement l’anecdote et les leçons éthiques assez évidentes.

Dieu a permis que Joseph soit rejeté par ses frères, vendu pour être en définitive une source de Salut pour toutes les nations alentour. Ce n’est qu’ultérieurement, alors qu’ils reviennent pour la seconde fois en Égypte que les frères de Joseph reconnaissent enfin en lui « leur » Sauveur et leur maître.

La comparaison avec le Machiah Yéchoua’ est frappante.

Yéchoua’ lors de sa première venue n’a pas été reconnu par ses frères. Bien au contraire, ils ont même, selon un texte du prophète Esaïe, été empêchés de le reconnaître. Paradoxalement, leur rejet a été une bénédiction et une source de Salut pour le monde entier (voir Romains 11).

Mais en définitive, ils reconnaîtront celui qu’ils n’ont pas connu et qu’ils avaient méprisé et outragé. L’apôtre Paul souligne même que cette reconnaissance finale sera comme une « résurrection d’entre les morts ». S’agit-il d’un plan « fou » de Dieu ?… une folie même à vue humaine, un scandale. La réconciliation de Joseph avec ses frères ne l’était pas moins.

Le récit de Joseph nous invite à avoir un regard posé sur les perspectives du monde à venir tout en étant rayonnant dans le monde présent.

Guy ATHIA

[1] Notre texte est au début de la parachah Va-Yiggach.

[2] Ici, il s’agit de la version Second.

[3] Début de la parachah Va-Yiggach.

[4] Voir dans le BI n°557 de juin 2010.

[5] Deutéronome 21.

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ATHIA Guy

Directeur des publications du Berger d’Israël.

Vice-président de Beit Sar Shalom.

Conférencier et enseignant.

Les articles les + lus