Le signe du premier-né (BI 580)

Lorsque l’on approche de la célébration de Pessa’h, la première des fêtes du cycle de printemps, chacun se prépare du mieux possible afin que ce premier grand « rendez-vous » de l’année, en famille, soit un souvenir qui demeure au moins jusqu’à l’année suivante. En réalité, cette commémoration, placée en tête de l’ordre liturgique, est celle qui conditionne toutes les autres fêtes qui suivront.

C’est ainsi que depuis 3500 ans, le peuple juif « se souvient ». Et pour le Juif en général, depuis sa plus tendre enfance et aussi loin que sa mémoire peut le lui rappeler, Pessa’h est la première de toutes.

Certains se souviennent du ‘hametz et des énergiques nettoyages du printemps, d’autres, des matsot consommées pendant une semaine, d’autres encore du récit interminable de la sortie d’Égypte fait par le père ou le grand-père en hébreu ou en français. Les plus jeunes conservent peut-être le souvenir de la recherche effrénée de l’afikomen et du sourire satisfait de la maman une fois celui-ci retrouvé et présenté à tous.

Bien entendu, on se souviendra également de l’agneau sacrifié en son temps, sans lequel Pessa’h ne serait plus Pessa’h. En effet, sans le sang de l’agneau répandu sur les linteaux des portes, les mézouzot, l’issue de toute cette histoire aurait été bien différente.

Au fond, réalise-t-on encore, qu’au-delà de la délivrance d’Israël de l’esclavage d’Égypte, Pessa’h commence de manière fort tragique, la mort de tous les « premiers-nés » du pays ?

Faisons l’effort virtuel de nous projeter dans l’histoire lors de cette fameuse nuit, ce soir du 14 nissan, l’année de la naissance nouvelle du peuple d’Israël.

Exode 11

4 Moïse dit : Voici ce qu’a dit L’Éternel : Vers le milieu de la nuit, je m’avancerai dans l’intérieur de l’Égypte ;

5 et tous les premiers-nés vont mourir dans le pays d’Égypte, depuis le premier-né du Pharaon assis sur son trône jusqu’au premier-né de la servante qui travaille aux meules, et tous les premiers-nés du bétail.

6 Il y aura de grands cris dans tout le pays d’Égypte, tel qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais.

7 Mais chez les israélites, pas même un chien n’aboiera, ni contre un homme, ni contre une bête, afin que vous reconnaissiez la différence que Dieu fait entre l’Égypte et Israël.

8 Alors tous tes serviteurs viendront se prosterner devant moi, en disant : Sors, toi et tout le peuple qui te suit. Après cela, je sortirai. (Moïse) quitta le Pharaon dans une ardente colère.

 

Si jusque là, le peuple d’Israël a surtout été spectateur de tous les fléaux infligés à l’Égypte et à ses dieux, pour cette dernière plaie, il va cependant devoir être aussi un « acteur ». Certes, il ne s’agit pas de prendre l’épée pour venir à bout définitivement d’un ennemi particulièrement obtus.

Non ! Ce que Dieu attend du peuple est l’expression toute simple de sa foi en celui qui juge, non seulement l’Égypte et ses dieux, mais aussi tout homme debout devant lui. Car le sang de l’agneau versé est celui seul qui protège contre la dernière action divine contre l’Égypte.

L’agneau et son sang versé constituent le signe distinct au cœur du souvenir rappelé de génération en génération à Pessa’h.

À ce stade, je ne reviendrai pas en détail sur tous les préparatifs de la Pâque ; du choix de l’agneau et de sa préparation, du sang à placer sur les linteaux des portes, etc.

Chapitre 12 :

12 Cette nuit-là, je parcourrai le pays d’Égypte et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Égypte. Je suis l’Éternel.

13 Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, je passerai au-dessus de vous, et il n’y aura pas sur vous de fléau destructeur, quand je frapperai le pays d’Égypte.

14 Ce jour sera pour vous un souvenir, et vous le célébrerez comme une prescription perpétuelle dans chaque génération.

15 Pendant sept jours, vous mangerez des pains sans levain. Dès le premier jour, vous supprimerez le levain de vos maisons ; car toute personne qui mangera du pain levé, du premier jour au septième jour, sera retranchée d’Israël.

16 Le premier jour, vous aurez une sainte convocation ; et le septième jour, vous aurez une sainte convocation. On ne fera aucun ouvrage ces jours-là ; vous pourrez seulement préparer la nourriture de chaque personne.

17 Vous observerez (la fête) des pains sans levain, car c’est en ce jour précis que j’aurai fait sortir vos troupes du pays d’Égypte ; vous observerez ce jour comme une prescription perpétuelle pour toutes vos générations.

18 Le premier (mois), le quatorzième jour du mois au soir, vous mangerez des pains sans levain jusqu’au soir du vingt et unième jour.

19 Pendant sept jours, il ne se trouvera pas de levain dans vos maisons ; car toute personne qui mangera du pain levé sera retranchée de la communauté d’Israël, que ce soit dans le pays un immigrant ou un autochtone.

 

Bien que largement connus, les détails de l’évènement et de la fête peuvent se résumer à plusieurs mots clés :

  • Le signe du sang : Il s’agit bien entendu du sang de l’agneau immolé qui vient préserver la vie du premier-né de la maison ainsi protégée. Pour le Juif, comme pour quiconque, le sang est la seule protection contre le jugement de Dieu. Il est en quelque sorte le symbole d’une vie pour une autre. L’auteur de l’épître aux Hébreux est clair quand il rappelle que sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon. Hébreux 9.22. Quoi qu’aient pu penser les israélites cette première nuit, le « sang protecteur » sur les linteaux des maisons a été le signe qu’eux-mêmes, comme les Égyptiens, méritaient le jugement de Dieu. Ce que Dieu demande aux israélites, c’est de se placer sous la « protection » du sang.
  • Les pains azymes — sans levain : Nous connaissons certes les circonstances qui ont fait que les femmes n’ont pas eu le temps de faire lever la pâte et l’ont donc fait cuire ainsi. La consommation de levain est ainsi proscrite pour une durée de 7 jours (la durée de la fête). Or le levain sera dès ce temps-là symbole de péché.

On peut ainsi comprendre l’invitation à se sanctifier, mais aussi à saisir que le sang efface le péché et sa condamnation, à savoir la mort. La protection par le sang annule l’effet en quelque sorte du levain, c’est à dire du péché.

  • Un autre détail qui peut surprendre également dans notre maggid (récit) est la mort des premiers-nés qui touche non seulement les hommes, mais aussi l’ensemble des animaux domestiques. Le dernier des fléaux de Dieu vise tous les hommes, israélites ou non, au travers de leurs premiers-nés. Et seuls ceux placés sous la protection du sang de l’agneau immolé sont saufs.

À ce propos, il est intéressant de relever que le midrash met surtout l’accent sur l’étendue du fléau qui atteint les Égyptiens. Il discute aussi de la mention à deux reprises du châtiment infligé par Dieu lui-même et non par un intermédiaire, comme un ange. Le jugement final appartient en définitive à Dieu seul.

Il me semble pourtant que cette dixième plaie se distingue de toutes les autres par sa valeur symbolique et prophétique. L’implication des israélites appelés à suivre un rite de souvenir — assurément destiné à transmettre un enseignement à la génération à venir — n’est pas ici anodine.

À l’instar d’autres récits de cette époque comme celui de Joseph, également en Égypte, la mort des premiers-nés doit nous interpeller et nous mener vers la piste d’une dimension prophétique indiscutable. Celle du jugement des rebelles et de leur chef à venir dans les temps de la fin. Celle aussi de la rédemption que Dieu va opérer à travers son messie annoncé.

Nous avions déjà pu en avoir un aperçu avec le récit de l’akédah d’Isaac (Genèse 22) que le théologien juif