Parle-t-on trop aujourd’hui de la mémoire de la Shoah ? (BI 585)

Nous vivons une époque bien étrange. Tandis que la Shoah est manifestement l’un des évènements les plus marquants du XXe siècle, une tragédie unique en son genre dans toute l’histoire de l’humanité, plus particulièrement celle du peuple d’Israël, à peine plus de 70 ans après les faits, les Juifs, les principales victimes de ce génocide, sont accusés de trop lourdement insister sur le devoir de mémoire de la Shoah.

Concomitamment, on voit resurgir ici et là des relents nauséabonds que l’on croyait totalement oubliés.

Ainsi redécouvre-t-on des croix gammées peintes sur des portes et des murs de maisons juives, jusque sur les pierres tombales des cimetières. Loin d’être un phénomène isolé, cette résurgence est constatée à peu près partout dans le monde et va croissant.

Dans un registre plus politique, il n’y a pas si longtemps, au Moyen-Orient, le président palestinien Mahmoud Abbas était réélu à l’unanimité à la tête de l’organisation du Fatah (principale composante de l’Organisation de libération de la Palestine). Bien entendu, une telle unanimité ne pouvait que « réjouir » les Occidentaux qui voient en cette légitimité renouvelée le gage d’une crédibilité en un homme censé bâtir la paix avec ses voisins israéliens. Sauf que le président palestinien a une posture et des positions vis-à-vis d’Israël diamétralement opposées à tout préalable à la paix. En effet, en 1982, tandis qu’il était à Moscou, Mahmoud Abbas rédigeait une thèse niant la Shoah, intitulée : la connexion entre les nazis et les dirigeants du mouvement sioniste. Or la diatribe habituelle du président palestinien contre Israël est imbibée du négationnisme viscéral ressortant de sa thèse.

En outre, la crise des migrants en Europe, complexe et difficile, notamment sur le plan sécuritaire, rend plus attractifs les partis populistes, situés fréquemment aux extrêmes de l’échiquier politique. Or ces courants, de droite comme de gauche, véhiculent souvent des thèses complotistes et antisémites, des idéologies racistes que l’on croyait définitivement enterrées avec la fin du régime nazi. Et comme pour m’en convaincre, il y a quelques années seulement, dans les rues de Paris, à ma grande stupéfaction, j’ai pu entendre des manifestants crier impunément : « Juifs, dans les fours ! »

Qu’en conclure ?

Il semble que beaucoup de gens penchent soit dans la négation de la Shoah, soit dans l’appel à sa répétition. Ce qui doit nous amener à comprendre que l’ignorance des uns, la désinformation des autres, entraine une méconnaissance totale de la réalité et de la vérité au sujet de la Shoah.

Ainsi donc, nous ne parlons pas « trop » de la Shoah, mais peut-être n’en parlons-nous pas de la bonne manière. La contestation de l’histoire même de la Shoah est bien moins contestée aujourd’hui que par le passé. Encore qu’il se trouve toujours des esprits bien peu lumineux pour souhaiter la réduire à un épiphénomène de la guerre. En revanche, son objet et le sens qu’il convient de lui donner sont largement discutés. Qui rendre en définitive responsable de ce génocide et de ses conséquences ? Les nazis ? Les Juifs eux-mêmes ? Dieu peut-être ?…

S’interroger sur les raisons profondes de la Shoah peut-il conduire les esprits haineux d’aujourd’hui à fonder un nouvel argumentaire pour en justifier la répétition ?… Le débat historique sur la Shoah est-il en train de se fondre dans un marécage idéologique plus nauséabond encore que ce qu’il était jusqu’ici ?

Érudits, philosophes, théologiens et avec eux une multitude d’historiens ont travaillé sans relâche pendant des années, tentant désespérément de comprendre l’immensité de ce mal, son intensité, son étendue. Certains au sein même de la pensée religieuse juive ont cru percevoir dans la Shoah une « rétribution » de Dieu, une sorte de « rançon » pour les péchés d’Israël. En d’autres termes, à travers la Shoah, il était dans l’intention de Dieu de « discipliner » Israël au sujet de ses péchés. Ainsi pensaient-ils interpréter l’innommable évènement comme inscrit dans le plan divin depuis toujours.

Il existe en hébreu une expression qui résume assez bien cette pensée : Mi-pneï ‘hata ‘ einou. Ce qui signifie : « Pour nos péchés, nous avons été punis. » Il y est fait allusion au châtiment divin pour les péchés d’Israël, une référence au contexte biblique où Israël est de façon récurrente repris par Dieu pour ses fautes avec très souvent pour conséquence des épreuves, des souffrances, jusqu’à la déportation du peuple loin de la terre de la promesse.

En 1962, Elie Wiesel, rescapé de la Shoah et lauréat du Prix Nobel, commentait ainsi la réaction religieuse juive à propos de la Shoah (Magazine Commentaire) : au commencement, le sentiment de culpabilité était essentiellement un sentiment religieux. Si je suis là, c’est parce que j’ai péché et j’expie pour mes péchés. J’ai mérité le châtiment pour lequel je souffre.

Comme beaucoup d’autres, Elie Wiesel estimait que les souffrances subies dans la Shoah n’étaient pas nécessairement proportionnelles aux péchés commis par Israël, mais qu’il existait cependant un lien.

Par ailleurs, si l’on considère l’enseignement biblique, on doit admettre que le prix ultime à payer pour nos péchés reste la mort (Ézéchiel 18.4). Auquel cas, la Shoah et l’éradication de millions d’individus peuvent être perçues comme la conséquence logique des péchés selon les Écritures. Sauf que le même prophète Ézéchiel réaffirme qu’un homme ne paiera pas pour les péchés de son père, ou un père pour ceux de son fils (Ézéchiel 18.20). En revanche, nombreux sont parmi les fils d’Israël à avoir enduré les conséquences collectives des péchés du peuple ou les décisions de tel ou tel roi rebelle.

Imagine-t-on Dieu vraiment attendre près de deux mille ans que la coupe soit pleine, pour infliger à une seule génération les péchés cumulés par de nombreuses autres ?

D’autres relisent les chapitres 52 et 53 du prophète Isaïe en y voyant le Serviteur Souffrant incarné par Israël. Ainsi, discernent-ils dans la Shoah les souffrances de tout Israël, telles qu’annoncées par le prophète Isaïe. Cependant, dans le chapitre 53 d’Isaïe, c’est un « serviteur » innocent qui paie pour les péchés du peuple (v.5). Par ailleurs, sa tombe est comptée parmi celles des riches (v.9). Rien de tel pour les Juifs morts dans la Shoah. Le prophète évoque l’attitude négative d’Israël vis-à-vis de ce serviteur (v.3-4) ; or si ce dernier est Israël lui-même, on ne comprend pas où se trouve la cohérence de tout le passage. Le prophète dénonce également le peuple d’Israël qui n’a pas reconnu les souffrances du serviteur innocent qui souffre pour racheter la faute du peuple. Notons au passage que le serviteur s’est livré lui-même (v.12) qu’il donne sa vie et revient à la vie en expiant les péchés du peuple. Difficile d’établir à ce stade un lien formel entre la parole du prophète et les circonstances de la Shoah.

Il est plus naturel de suivre l’avis de certains rabbanim (peu nombreux il est vrai) qui reconnaissaient dans ce passage les souffrances du Messie. J’ajouterai même que le lien patent avec les souffrances du Messie Yéchoua’ ne peut que nous interpeler.

D’autres enfin évoquent Hester Panim (littéralement « cacher la face »), connu aussi sous l’expression « l’éclipse de Dieu ». Dans le Psaume 44 (versets 24-25), il y est question de Dieu qui cache sa face : lève-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Éveille-toi ! Ne nous rejette pas à jamais ! Pourquoi te détournes-tu ? Pourquoi oublies-tu notre affliction et notre oppression ?

Dieu était-il « absent » durant la Shoah ? Si l’on se place du point de vue de ceux qui sont morts dans cette tragédie, on pourrait en effet le déclarer sans ambages. Chacune des six millions de victimes innocentes, si elle pouvait s’exprimer, témoignerait sans doute de l’apparente absence de Dieu ou pour le moins de son manque d’empathie là où elle se trouvait.

Cela étant, il convient de rappeler ce qu’est formellement une éclipse. Il s’agit de la perte de vue momentanée d’un objet, sans que celui-ci ait réellement disparu ou bougé. En d’autres termes, rapportés à la Shoah, nous pouvons imaginer Dieu se cachant, ou disparaissant de la vue des victimes, sans pour autant s’éloigner ou se désintéresser des épreuves de ces derniers. Non seulement était-il bien présent au milieu des déportés dans les camps, mais encore a-t-il compati aux souffrances de chacun au milieu de son malheur. Ainsi l’exprime le prophète Isaïe (63.9) : dans toutes leurs détresses — qui étaient pour lui une détresse —, le messager qui est devant lui les a sauvés ; dans son amour et sa magnanimité, il a lui-même assuré leur rédemption, il les a soutenus et portés, tous les jours d’autrefois.

Il faut reconnaître cependant que plongées dans le deuil et le désespoir, les victimes avaient bien du mal à percevoir la présence divine, « éclipsée » qu’elle était au milieu de leur épreuve.

Bien des croyants juifs et non-juifs sont morts dans la Shoah. Si Dieu est apparu « silencieux », beaucoup du peuple ne le sont pas restés. « L’éclipse » divine ne l’a pas été en raison de l’indifférence de Dieu, mais peut-être bien parce que pour un temps seulement, le Seigneur a abandonné entre les mains d’une poignée d’hommes le sort de beaucoup. Dans l’histoire du peuple d’Israël, nous retrouvons des situations comparables où il semble que Dieu ait tourné le dos à ses enfants et abandonné son peuple entre les mains d’ennemis cruels. Mais même ainsi, Dieu fixe des limites et empêche les rebelles d’aller au-delà de ce que le Seigneur leur permet.

Mais il ne faudrait pas se méprendre. Le prophète Isaïe nous rappelle maintes fois que Dieu a compassion de son peuple et qu’il souffre avec lui dans l’épreuve. En outre, le Seigneur n’a pas pris plaisir dans la mort d’un si grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants. Même à supposer qu’Israël ait traversé la Shoah en raison de ses péchés, ce que personne ne peut démontrer avec certitude, le prophète Ézéchiel déclare au sujet de Dieu : Dis-leur : Par ma vie, — déclaration du Seigneur Dieu — ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il revienne de sa voie méchante et qu’il vive ! (Ézéchiel 33:11)

Pour d’autres, la Shoah est peut-être la démonstration que Dieu est mort. C’est en tout cas ce qu’estiment la plupart des rescapés des camps de la mort ou encore certains Juifs nés après 1945. Une fois de plus, Elie Wiesel, dans son livre « La nuit », dépeint la pendaison et la lente agonie d’un jeune garçon : quelqu’un derrière moi a demandé : « Où est Dieu ? Où est-il ? » Pendant plus d’une demi-heure, l’enfant, suspendu et étranglé par la corde, est resté là, luttant entre la vie et la mort, agonisant lentement sous nos yeux jusqu’à la mort. Nous devions lui faire face et le voir mourir. Lorsque je passais devant lui, il était toujours vivant. Sa langue était encore rouge et ses yeux n’étaient pas déjà vitreux. Derrière moi, j’entendis le même homme demander : « Où est Dieu maintenant ? » Une voix se fit entendre en moi qui répondait : « Où est-il ? Il est ici, il pend là à cette potence. »

Mais alors ! Si Dieu est mort pendant la Shoah, pourquoi celle-ci a-t-elle pris fin en 1945 ? La machine de guerre nazie était bien huilée et extrêmement efficace. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. En définitive, si l’on y prête plus d’attention, la libération des camps et la capitulation de l’Allemagne témoignent que Dieu n’est pas mort, qu’au contraire, il a même joué un rôle déterminant pour mettre fin à l’horreur de la guerre et son cortège de victimes innocentes. D’une certaine façon, quand bien même cela nous échappe, la promesse de Dieu de ne jamais permettre une destruction totale du peuple d’Israël se trouve ainsi confirmée (Jérémie 31.35-37).

À ce stade, je pourrais bien sûr continuer à étudier la Shoah et chercher toutes sortes de raisons qui l’ont fait naître. Cependant, quelle que puisse être l’étendue des investigations à son propos, il nous apparaitra toujours clairement qu’à l’origine de la « catastrophe » se trouve le mal, dans toute sa substance. Ce dernier est l’objet de plus de questions que véritablement de réponses. En réalité, bien peu de gens pensent que le mal n’existe pas. La Shoah et bien des meurtres commis en cette période sombre, à défaut de démontrer que Dieu est mort, sont la preuve absolue de l’existence du mal.

Hitler n’était pas un fou, ce qui l’aurait exempté de toute responsabilité dans la « solution finale » au « problème » juif. Il était plus simplement inspiré par le diable. Le reconnaître est une chose. Nous devons pourtant admettre que la source de ce mal reste un sujet difficile.

Cependant, je ne pense pas que nous puissions établir une saine argumentation à ce sujet sans nous plonger dans les Écritures. Aujourd’hui encore, le sens moral est basé sur un équilibre ou une opposition entre le bien et le mal. L’un et l’autre au fil du temps se fondent de plus en plus autour d’une ligne qui disparait dans les méandres d’une humanité corrompue.

C’est le premier livre du Tanach qui évoque la naissance de cette dualité du bien et du mal, de même que ses conséquences.

Le bien et le mal se définissent mutuellement et coexistent par définition. Les premiers chapitres de Béréchit racontent la perfection du jardin — l’absence de mal — suivie de la corruption de l’humanité par celui qui est appelé le Satan, un ange déchu de Dieu dont la révolte est évoquée poétiquement en Ézéchiel 28. On ne sait pas vraiment ce qui a amené cet ange à se rebeller, mais il est clair que celui-ci est devenu « l’adversaire » de Dieu et de ses projets. On comprend dès lors pourquoi le peuple d’Israël, au cœur du plan rédempteur de Dieu, fait l’objet de tant de haine et d’actions destructrices de la part du Satan.

Il savait qu’au travers du peuple d’Israël, plus précisément la tribu de Juda (Genèse 49.10), devait naître le rédempteur de l’humanité, le Messie d’Israël. Connaissant par ailleurs sa propre fin, de la main même de Dieu, il a tout fait pour empêcher l’accomplissement des desseins de Dieu. La Brit ‘Hadacha (la Nouvelle Alliance) raconte le récit de toutes les oppositions qui, en leur temps, auraient pu empêcher l’avènement du Messie Yéchoua’. Chaque fois, le Seigneur a veillé pour contrecarrer les actions du Satan.

Il m’est souvent demandé si la renaissance de l’État moderne d’Israël était le résultat direct (ou indirect) de la Deuxième Guerre mondiale et de la Shoah. Je ne le crois pas. En revanche, il est plus que probable que la Shoah ait été une tentative du Satan de détruire les Juifs, empêchant ainsi l’accomplissement des prophéties les plus étonnantes de Dieu à propos de leur retour dans leur terre biblique (Ézéchiel 36-38).

À mon sens, il ne fait aucun doute que l’adversaire de Dieu était conscient de l’imminence du retour des Juifs en Israël, conformément à ce que Dieu avait annoncé. C’est d’ailleurs ce qui avait déjà commencé à se produire dès le 19e siècle. Il a tenté de l’empêcher au moyen de la monstruosité de la Shoah. Ses tentatives infructueuses ne sont cependant pas nouvelles. Il y a bien longtemps, il avait déjà utilisé le pharaon pour empêcher la naissance de Moïse (Ex. 1 et 2), et bien plus tard Hérode pour faire mourir Yéchoua’ le Messie. L’Allemagne nazie et Hitler ont certainement été ses instruments pour enrayer le retour des Juifs en Israël et éviter ainsi l’accomplissement des promesses de Dieu. Satan a sans doute exploité les circonstances du moment pour faire le plus de mal. Même s’il a mis à mort de nombreux juifs, il n’est pas parvenu à ses fins. Contre toutes attentes, Dieu a réalisé le retour des Juifs et le rétablissement de la souveraineté d’Israël dans les conditions que nous savons.

L’adversaire d’Israël et de Dieu est aussi l’ennemi de nos âmes. Derrière nos questions et les non-réponses qui nous assaillent au sujet de la Shoah, il nous faut percevoir le combat spirituel qui se dessine en filigrane.

Connaissant sa fin inéluctable, le diable peut bien rugir chaque jour un peu plus, comme un lion enragé, soyons assurés que la chaîne qui le retient est solide et c’est le Seigneur qui la tient.

Entre ceux qui trouvent qu’on en parle trop, ceux qui ne veulent plus la voir et ceux qui voudraient la voir se reproduire, se trouvera-t-il encore un espace où la Shoah nous parle et nous interroge ? Plus qu’une tragédie humaine sans précédent dont on doit retenir les leçons, la Shoah doit continuellement interpeler les vivants et les préparer à la rencontre avec leur créateur. Celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, cherchent à reproduire une « nouvelle solution finale » en la nourrissant d’arguments fallacieux et trompeurs, ne réalisent pas que derrière leur entreprise destructrice se cache l’adversaire de leur âme dont la fin est proche.

Olivier MELNICK

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Olivier MELNICK

Vice-président du Berger d’Israël.

Directeur régional de Chosen People Ministries USA.

Enseignant de la Bible.

Spécialiste de l’antisémitisme et auteur.

www.newantisemitism.com

 

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