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Les racines Juives de la foi Chrétienne

De nos jours on assiste, dans les églises comme dans les milieux juifs, à une prise de conscience de plus en plus marquée des origines juives du christianisme. C’est en effet comme une sorte de retour aux « sources », l’apôtre Paul affirmant déjà clairement à la première génération de croyants d’origine païenne : « c’est la racine qui vous porte » (Romains 11.18).

Sourde à l’avertissement apostolique de ne pas « se glorifier aux dépens du peuple juif », le christianisme primitif a forgé ce qu’on appelle encore « la théologie de la substitution » (l’Eglise se substituant au peuple d’Israël dans le plan divin), ainsi qu’un antijudaïsme virulent, parfois extrêmement violent. La synagogue, de son côté, n’a pas manqué de prendre ses plus grandes distances avec une croyance qu’elle considérait comme « inacceptable pour les Juifs ». Un énorme fossé s’est ainsi creusé.

Bien sûr, la « règle » n’a pas été suivie par tous et il y a eu des exceptions notables, mais en réalité il a fallu attendre le XXe siècle pour que les rapports entre Chrétiens et Juifs commencent à changer. C’est surtout au début des années 1960 que l’on entend de plus en plus souvent parler des « racines juives » de la foi chrétienne. Indéniablement le choc provoqué par la Shoah y est pour beaucoup. De plus, la création de l’état d’Israël et sa présence dans la cité historique de Jérusalem ainsi que, par ailleurs, l’émergence du mouvement des Juifs croyants en Jésus ont remis en cause l’idée reçue selon laquelle le peuple juif n’a plus aucun rôle à jouer dans le plan de Dieu.

En quoi consistent précisément ces « racines juives » et quelles pourraient être les incidences concrètes d’une redécouverte de celles-ci dans la vie des croyants ?… En fait, il existe plusieurs réponses possibles. Au lieu d’opter pour l’une au détriment de l’autre, je pense que chaque réponse est d’une pertinence qu’il convient de mettre en évidence.

Image biblique

L’expression « racines juives » ne figure pas formellement dans la Bible, toutefois, la notion y est bien présente dans bien des textes bibliques. Pour élucider le « mystère » des rapports entre les croyants d’origine juive et païenne, Paul introduit- en Romains 11 – l’image des « deux oliviers », l’un sauvage et l’autre cultivé (« franc »). L’explication la plus évidente est que le premier correspond aux « nations » et le deuxième à Israël, le peuple que Dieu a « cultivé » aux travers de multiples interventions et par les commandements de la Torah.

Comment comprendre la « racine » de cet « olivier franc » (verset 16-17) ? Certains pensent qu’elle représente le Messie, ou les Juifs messianiques eux mêmes, mais ces interprétations rendent l’image de l’olivier incohérente. Presque tous les commentaires s’accordent pour dire que la « racine » signifie le « début », à savoir les patriarches Abraham, Isaac et Jacob. C’est à partir d’eux que « l’olivier franc » du peuple d’Israël a poussé. Ainsi, l’image a tout son sens.

Quand des Grecs, des Romains ou des Gaulois deviennent disciples de Jésus, ils ne sont pas seulement réconciliés avec le Dieu d’Israël mais aussi « greffés » sur Israël. Entrés dans l’histoire de salut qui a commencé avec les patriarches, ils « participent à la racine et la sève de l’olivier franc ». Auparavant ils étaient « privés du droit de cité d’Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde » (Ephésiens 2.12), maintenant ils « se nourrissent » de tout ce que Dieu a fait et dit au cours de l’histoire d’Israël et que Paul résume ainsi : « aux Israélites appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses, les patriarches et le Messie selon la chair » (Romains 9.4-5).

La Bible hébraïque

De la racine au singulier de « l’olivier franc » on passe facilement au pluriel des « racines » juives de la foi chrétienne. Or, celle-ci est comprise dans plusieurs sens.

La première signification ne s’éloigne pas tellement des propos de Paul. Selon elle, le christianisme est enraciné dans la révélation de Dieu au travers de l’histoire des patriarches et du peuple d’Israël avant l’ère chrétienne et dont le récit inspiré est la Bible hébraïque que les Juifs appellent Tanah.

L’appellation « Ancien Testament », communément admise, donne cependant à penser que son contenu est périmé, dépassé. Celui-ci devient « l’antithèse » de l’Evangile, réduit par simplification au seul domaine de la Loi de Moïse, considérée par ailleurs comme obsolète. Pour en tirer encore un « bénéfice » spirituel, le « chrétien » l’a allégorisé, présentant l’histoire d’Israël comme une préfiguration de celle de l’Eglise.

Il serait préférable d’appeler le Tanah « Premier Testament », soulignant ainsi la continuité entre les deux « Testaments » de la Bible chrétienne.

« C’est là que se trouvent les racines de notre foi, écrit Chuck Cohen, pasteur de l’assemblée messianique Roi des rois à Jérusalem. Toutes les doctrines du Nouveau Testament ont des racines profondes dans le Tanah. Pour bien comprendre les doctrines, il est donc capital de creuser le « terreau hébraïque » de la Bible. Voilà l’arrière-plan spirituel qui a marqué de son empreinte le cœur et la pensée de Yéchoua et des auteurs du Nouveau Testament. Et ce sont ces hommes-là que le Saint Esprit a utilisé pour expliquer la pleine signification de la Loi de Dieu ».1

On ne saurait trop souligner l’importance donnée aux Saintes Ecritures par Jésus et l’église primitive. Selon les apôtres, tout ce qu’elles contiennent est « inspiré de Dieu et utile pour enseigner, convaincre et redresser [les disciples de Jésus] et de les éduquer dans la justice, c’est à dire l’obéissance à Dieu (2 Tim. 3.16) ». Et c’est bien ce qu’ils ont fait. Rappelons que Jésus a combattu le diable avec les paroles de la Loi de Moïse et que Pierre et Paul et les autres envoyés ont annoncé l’évangile à partir des livres des prophètes. Leur Bible était le seul Tanah ! On trouve dans le Nouveau Testament environ 300 citations directes, 200 citations indirectes et plus de 1100 paraphrases des versets du Tanah, sans compter les maintes allusions plus ou moins voilées.2

Le dictionnaire du NT

Je suis mal à l’aise quand je vois le seul NT diffusé parmi les non-croyants, comme s’ils n’avaient pas besoin du Premier Testament pour comprendre réellement l’évangile et venir à la foi. Or, si nous retirons ces trois quarts de la Bible chrétienne, nous enlevons au NT tout simplement son « dictionnaire ».

Dans les milieux chrétiens nous assistons à une mise en valeur démesurée du seul NT au détriment du premier testament. Or, un tel déséquilibre aboutit fatalement à une compréhension partielle, voire partiale de la Parole de Dieu. C’est dans le Tanah et non pas dans le NT, que la doctrine de la création est pleinement présentée. C’est là que Dieu se révèle Adonaï, le Saint d’Israël, Dieu unique, tout puissant et éternel, plein de justice, miséricorde, de grâce et d’amour. C’est là où le plan divin avec Israël et les nations est progressivement révélé, y compris à la fin des temps. Si on ne recadre pas l’Apocalypse dans le contexte des prophéties de Daniel, Zacharie, Esaïe et d’autres encore, l’Apocalypse de Jean reste une énigme totalement hermétique.

De plus, notre perception du ministère de Jésus serait superficielle, voire erronée sans l’éclairage du Tanah. Il nous fait découvrir la « gravité » du péché et la nature du sacrifice substitutif, le sens de l’expiation et de la réconciliation. Si on ne fait pas référence aux discours des prophètes qui ont parlé de la nécessité d’un changement de « cœur », la « nouvelle naissance » exigée par Jésus en Jean 3 reste énigmatique. Comment contempler le « mystère » du Messie sinon à la lumière des Ecritures où il est annoncé à la fois Roi des rois et Serviteur souffrant, le Sauveur né d’une jeune fille et pourtant appelé « Dieu puissant » (Esaïe 7.14 et 9.5) ?

Ces écrits sont souvent qualifiés de « racines hébraïques » afin de les distinguer du judaïsme plus tardif, postérieur à la destruction du Temple. Malheureusement, ce fut pour bien des théologiens une manière de dissocier l’AT et le peuple juif du christianisme primitif, plaçant Israël en dehors du plan de Dieu.

Certes, de nombreux de Juifs ne reconnaissent pas Jésus comme leur Messie. De ce point de vue Paul dit qu’ils sont « retranchés » de la signification première de leur propre racine, mais cela ne veut pas pour autant dire que Dieu ait rejeté son peuple. C’est pour les croyants non juifs une occasion de provoquer chez les Juifs l’envie de connaître la bénédiction qui est fondée sur leurs Ecritures et qui est leur est « premièrement » destinée (Romains 1.16, 11.1 et 11).

« Il est capital que les chrétiens se rendent compte des racines juives de leur foi, et qu’ils renouent avec elles ». Si de telles exhortations sont de nos jours monnaie courante, leur application peut varier considérablement, les « racines juives » pouvant être comprises de manière très différentes.

Pour certains, elles désignent le Tanah, les Ecritures hébraïques qui constituent la toile de fond et le dictionnaire de tout le Nouveau Testament3. Selon d’autres, les « racines juives » se situent dans le contexte du NT, à savoir le monde juif de l’époque du second temple, où le Tanah était interprété et appliqué selon les différents courants : pharisiens, sadducéens, esséniens, zélotes, etc., exprimant là le berceau du christianisme. C’est sur cette deuxième approche que nous allons nous arrêter.

Un nouveau « courant »

Il fut un temps où l’Eglise, comme la Synagogue, ont présenté le NT en opposition au monde juif, Jésus symbolisant l’antagonisme par excellence au judaïsme. Paul aurait volontairement démarqué l’église naissante de son contexte juif, proclamant un message universaliste qui ne laisse plus aucune place à la mise en pratique de la Torah. Par la suite, la doctrine chrétienne se serait inspirée des pratiques religieuses et des mythes du monde gréco-romain.

Le « courant» théologique qui souffle actuellement est d’interpréter le NT uniquement à partir de son contexte juif. Comme les explorateurs d’autrefois qui disaient avoir « découvert » les cascades de la Zambie – qui pourtant étaient là depuis longtemps et connues des tribus alentours –, des  chercheurs  « découvrent » à quel point Jésus était un Juif pratiquant proche des pharisiens. Ils parlent de la « nouvelle vision sur Paul » qui n’est autre que celle d’un Juif messianique toujours resté fidèle à la Torah et aux coutumes de son peuple. Ils soulignent que la prière que Jésus a transmise à ses disciples fait partie de la tradition juive, que le baptême chrétien s’inspire du « baptême » juif (tbila), que le culte de l’église primitive fut calqué sur celui de la synagogue et que sa vie fut rythmée par le calendrier des fêtes d’Israël. Ils mettent en avant que l’enseignement de Jésus et la théologie des apôtres sont pétris des raisonnements juifs. Pour preuve, la quantité de textes parallèles entre le NT et les discussions des rabbins de l’époque, recueillies dans la Mishna.i

En conséquence, l’étude du judaïsme de l’époque du second temple fait désormais partie intégrante du curriculum de chaque institut théologique qui se respecte et de nombreux chrétiens se laissent instruire par des rabbins sur l’histoire et la pensée juives ! Le raisonnement est aussi simple que profond. Sans tenir compte du contexte juif du NT, il est difficile d’y comprendre grand-chose. Pire encore, on peut en tirer de fausses conclusions par rapport à la doctrine et la pratique de la foi chrétienne – comme cela a été malheureusement le cas lors des siècles passés.

Jésus « ramené chez lui »

Parallèlement à cette prise de conscience dans le monde chrétien, nous assistons à un développement identique du côté des Juifs. Précisément, il est « découvert » que Jésus et l’église primitive font pleinement partie de l’histoire du judaïsme, digne d’être étudié et enseigné en tant que telleii. On parle d’une « revendication de Jésus ». Au cours du XXe siècle, Joseph Klauzman, Martin Buber et d’autres auteurs juifs vont marquer le pas sur l’image négative que le Talmud et la tradition des Toledot Yechou avaient donnée de lui (Jésus). Le « Yéchoua’ » qu’ils décrivent à présent avec tant de respect et d’admiration, est un réformateur, fidèle à la religion de son peuple, l’une des plus grandes lumières de toute l’histoire juive, un « frère ».iii Ainsi, Jésus est en quelque sorte « ramené » chez lui, en Israël.

Depuis les années 1970, des spécialistes tels Samuel Safrai et David Flusser font école avec leurs recherches fouillées du NT, des évangiles notamment, qui amènent à une « lecture juive des évangiles ».iv Ce courant a énormément contribué à ce nouveau souffle dans la théologie chrétienne que je viens d’évoquer.

Grâce à tout cela, le tabou du NT est petit à petit levé, de sorte qu’il est actuellement intégré au programme d’histoire dans les écoles en Israël.

Un écueil de taille…

Cette nouvelle perspective est d’une grande importance. Elle démontre à quel point les mondes juif et chrétien ont tellement en commun, et combien le christianisme est juif (titre du livre d’Edith Schaeffer sur ce sujet). En fait, le judaïsme rabbinique et le christianisme tirent tous les deux leurs origines de la culture et de la religion d’Israël d’avant la destruction de Jérusalem en 70 AD.

Du point de vue historique, il n’y a rien de plus juif que de suivre Jésusv. On peut espérer que cette prise de conscience favorisera la communication de l’évangile auprès d’Israël, enlevant de fait le traditionnel préjugé qui consiste à affirmer que la foi en Jésus ne sert qu’à écarter un Juif de son peuple.

Or, c’est justement sur ce point qu’il peut y avoir un écueil de taille. Dans la pratique, la mise en valeur du contexte juif du NT contribue souvent à un dialogue sans témoignage, soutenu par un exposé réducteur quant à la personne de Jésus. Tout en affirmant que Jésus était un prophète hors du commun, un détracteur d’un judaïsme devenu ritualiste et légaliste, ce discours met en doute l’affirmation que ce même Jésus est bien le Messie promis, Dieu devenu homme. Telles croyances seraient nées après le jour de la Pentecôte, quand ses disciples ont commencé à « réinterpréter » sa vie et ses paroles à la lumière de leur « expérience ». Notez bien que la résurrection est considérée comme une « expérience de foi ». Objectivement parlant, elle ne relève pas de l’étude de la vie du « Jésus historique » mais de celle de la théologie de l’église primitive.

Pinchas Lapide, un auteur juif très écouté dans les milieux chrétiens, a suscité beaucoup d’émoi avec sa thèse de Jésus « ressuscité », la résurrection étant « une expérience tout à fait juive », quoique cela ne fasse pas de lui le Messie. « Les Juifs attendent encore et toujours la venue du Messie ; les chrétiens attendent en revanche le retour de Jésus. Il n’est pas impossible que les deux soient le même. Nous verrons bien».vi

De tels propos semblent sympathiques et beaucoup de chrétiens s’en sont réjouis, mais le ver est déjà dans le fruit. C’est à dire déclarer que nous devons laisser la question de la messianité de Jésus en suspens, et qu’il n’y a donc pas lieu de la proclamer déjà maintenant. Entendez par là qu’il n’est pas question d’aller « évangéliser » un Juif !

Un Jésus réduit à l’échelle humaine d’un sage qui a prôné une éthique de très haut niveau et qui s’est sacrifié en martyre pour le règne de Dieu, ne dérange personne. Les Juifs peuvent le réclamer sans avoir à accepter sa messianité, et les chrétiens sont déchargés du mandat de le faire connaître comme le Messie d’Israël.

Expression juive de l’évangile

Bien entendu, je ne souhaite pas mettre en garde contre l’étude du contexte juif du NT mais contre le discours réducteur qui souvent l’accompagne. Pour ne pas tomber dans ce piège, Chrétiens et Juifs ont besoin d’entendre la voix des « messianiques ». Ce sont eux qui toujours ont mis en avant le contexte juif du NT, afin de démontrer à quel point Jésus est véritablement l’accomplissement de la Torah et en quoi il est vraiment l’espérance d’Israël.

Dans le milieu messianique on précise que les racines du christianisme ne se trouvent pas dans le judaïsme du second temple au sens général du terme, un judaïsme aux multiples courants, mais plus particulièrement dans l’expression juive de l’évangile que l’on trouve dans l’église primitive de Jérusalem.

C’est en réalité une troisième approche, qui s’appuie sur le témoignage de Luc, l’évangéliste. Dans le livre des Actes, il décrit une communauté de disciples qui allaient au temple, fréquentaient les synagogues, célébraient les fêtes, gardaient le Chabbat, faisaient circoncire leurs petits garçons, suivaient les règles du cacherout, priaient des prières juives et demeuraient fidèles à la Torah. Dans les derniers chapitres il relate que l’apôtre Paul a toujours maintenu, lui aussi, un style de vie juif et qu’il allait jusqu’à affirmer sans honte : je suis un pharisien (23.6). Du côté des « messianiques », il est mis en avant que l’apôtre des païens (Paul) ne s’est pas opposé à la Torah mais à l’idée que les « œuvres de la loi », c’est à dire la pratique religieuse juive basée sur la Torah, puissent justifier l’homme devant Dieu. Selon eux, Paul n’a jamais interdit aux croyants un style de vie juive, pourvu qu’ils acceptent par la seule foi la grâce du salut dans le Messie.

Un exemple de cette approche est relaté dans Jewish Roots, le livre célèbre de Dan Juster qui est l’un des ténors du mouvement messianique outre-atlantique.vii Cet ouvrage a donné le ton de la théologie du « judaïsme messianique », qui consiste à dire que les Juifs croyants en Jésus d’aujourd’hui sont tenus de suivre cet exemple. Ainsi, se définissent-ils comme la quatrième branche du judaïsme – à coté des orthodoxes, des réformistes et des libéraux. Cette prise de position n’est d’ailleurs pas sans critique, dès lors qu’il s’agit de se prononcer sur les plans vestimentaires et alimentaires en liens avec des traditions rabbiniques qui n’ont pas de base biblique.

Toujours est-il que, grosso modo, tous les Juifs messianiques veulent rester, d’une manière ou une autre, dans le cadre culturel et traditionnel de leur peuple, pour autant que cela soit compatible avec leur foi en Yechoua’ hamachiah.

Je me réjouis de ce retour à une expression juive de l’évangile, quelle qu’en puisse être la forme concrète. Elle mérite une place d’honneur dans l’ensemble de l’Eglise. Pendant des siècles, elle n’a pas été acceptée ou tolérée. La souffrance qui en a résultée pour les croyants juifs est sans mesure. Les temps changent et en quelque sorte, « l’église d’expression juive » est aujourd’hui de retour, faisant des « racines juives » de la foi quelque chose de vivant.

Plus qu’un fait intéressant, l’enracinement du christianisme dans la Bible hébraïque, le monde juif de l’époque de Yéchoua’ et la vie des premières communautés de disciples, qui pratiquaient les commandements de la Torah, pour autant que cela soit compatible avec leur foi en le Messie, est une donnée fondamentale qui ne peut laisser indifférents pas plus les Juifs que les chrétiens.

Ce dernier volet de notre triptyque sera consacré aux conséquences pour l’Eglise. Certes, celles pour la Synagogue ne sont pas moins intéressantes, mais l’espace alloué ne permet pas de les développer maintenant.

Une partie importante des églises ne fait pas grand cas de ses racines juives, ni dans sa prédication ni dans ses relations avec le peuple d’Israël, ce qui est du plus remarquable, pour ne pas dire lamentable alors que le cercle des théologiens les reconnaît volontiers et sans ambiguïté.

Il y a en la matière un décalage inquiétant entre l’enseignement académique et la prédication dans les églises évangéliques, les temples protestants ou paroisses catholiques. Très concrètement, beaucoup de chrétiens expriment toujours, sans s’en rendre compte, l’opinion générale que les Juifs se sont forgée au fil des siècles ; celle d’une religion chrétienne qui « n’est pas pour eux ».

Fort heureusement, cet avis n’est pas partagé par tous. Un nombre grandissant de chrétiens en tire des conséquences personnelles pratiques. Elles se résument en trois approches.

Des liens incontournables

La première approche consiste à dire qu’il y a un lien permanent entre l’Eglise et Israël, qui ont tous les deux leurs places et leurs fonctions dans le plan de Dieu. Par conséquent, l’Eglise se doit, non seulement de respecter les Juifs comme peuple choisi de Dieu, mais aussi de les soutenir d’une manière concrète, notamment dans leur lutte contre l’antisémitisme.

A ce titre, elle doit être solidaire de l’Etat hébreu. Bien sûr, les chrétiens qui s’affichent « amis d’Israël » ne suivent pas tous nécessairement la même ligne politique. Certains sont plus ou moins favorables à l’idée d’un Etat palestinien à côté d’Israël. D’autres y sont farouchement opposés, comme par exemple le Centre International des Chrétiens Sionistes, ainsi que de nombreux organismes et prédicateurs d’outre-atlantique, de tendance évangélique ou charismatique.

Les différentes orientations politiques de ceux qui se veulent des amis d’Israël, proviennent en grande partie d’appréciations théologiques divergentes, notamment au sujet des prophéties bibliques du rétablissement d’Israël et du retour des Juifs dans le pays de la promesse. Mais il s’agit là d’un autre sujet, aussi délicat que compliqué, qui mérite une analyse fine et équilibrée. Je ne ferai ici que le mentionner.

Autocritique des églises

Une deuxième approche est d’évoquer les racines du christianisme pour en finir avec l’antijudaïsme de l’Eglise. Celle-ci représente donc une forme d’« autocritique ».

On parle alors de la « théologie d’après Auschwitz », puisque c’est la Shoah qui a ouvert les yeux des chrétiens aux innombrables et inexprimables souffrances infligées aux Juifs dans une Europe « christianisée ». La Déclaration des églises luthériennes allemandes, dite de Seelisberg (1948) affirme que « Le rejet originel de la racine juive du christianisme a engendré l’antisémitisme et ouvert la voie au néo paganisme des nazis ».

Cette prise de conscience a conduit à de multiples déclarations de repentance et demandes de pardon. En renvoyant aux racines juives du christianisme, c’est toute la théologie de près de dix-huit siècles qui est remise en cause. Dans la déclaration Nostra Aetate, issue du deuxième concile du Vatican en 1965, l’Eglise Romaine s’exprime ainsi : «Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de ne rien enseigner qui ne soit conforme à la vérité de l’Evangile et à l’Esprit du Christ… Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelle…» (Article 4).

Cette déclaration a amené l’église catholique, tout au moins ses instances officielles, à changer d’attitude vis-à-vis des Juifs. A titre d’exemple, citons le pape Jean Paul II, lorsqu’il s’adressait, le 6 mars 1982, aux délégués des conférences épiscopales réunies à Rome pour étudier les relations entre Église et Judaïsme : « Il faudrait arriver à ce que l’enseignement par rapport aux Juifs et au judaïsme, aux différents niveaux de formation religieuse, dans la catéchèse donnée aux enfants et aux adolescents, présente les Juifs et le judaïsme, non seulement de manière honnête et objective, sans aucun préjugé et sans offenser personne, mais plus encore avec une vive conscience de l’héritage commun aux Juifs et aux chrétiens. »

Du coté des églises protestantes et évangéliques, plusieurs textes officiels vont dans le même sens. Etant donné nos racines juives, déclarent-ils, il nous faut revoir nos conceptions théologiques.

Si les deux approches que je viens de décrire se rejoignent pour le moins dans une attitude favorable au peuple juif, elles ne conduisent pas à la même prise de position quant à l’annonce de l’Evangile au peuple juif. Pour certains, l’enracinement du christianisme dans le terreau hébraïque devient en quelque sorte une légitimation théologique du judaïsme rabbinique. Il ne convient pas de trop pointer du doigt les sujets sur lesquels les rabbins demeurent en désaccord avec le judaïsme de Yéchoua’. Respecter, tolérer et dialoguer sont devenus les mots clés de nouveaux rapports. On parle d’une « relation dialogique », qui laisse la place à des témoignages de part et d’autre, certes, mais qui exclut toute tentative de faire changer quelqu’un de religion. Qu’un Juif veuille intégrer une église ? – Pourquoi pas. – Pourvu qu’il le fasse de son plein gré et non en raison d’un prosélytisme « actif » ou « agressif ».

Pour autant, « respecter » les racines juives n’implique pas forcément que l’on doive renoncer à la communication de l’Evangile auprès d’Israël. Bien au contraire, cela peut devenir une motivation supplémentaire. Plus on reconnaît le caractère juif du message de Yéchoua’, plus on verra sa pertinence pour le peuple auquel il appartient. Et plus encore on le communiquera avec respect et une grande sensibilité. C’est pourquoi Michael L. Brown, théologien messianique réputé, dans sa « trilogie » sur les réponses aux objections juives concernant Yéchoua’, l’Evangile et l’Eglise, met en relief les « racines juives » pour promouvoir le témoignage auprès de son propre peuple.4

Retour aux racines

En citant l’exemple de Michael L. Brown, j’en arrive naturellement à la troisième approche, celle adoptée par la plupart des Juifs croyant en Jésus ainsi qu’un nombre grandissant de croyants non Juifs. Ils affirment en substance que l’Eglise a commis une erreur tragique en mettant à l’écart, puis en renonçant formellement aux pratiques des Juifs messianiques qui voulaient rester fidèles à la Torah. – Pourtant, cette expression juive de l’Evangile est à la racine du christianisme. – Ils invitent les églises d’aujourd’hui à s’amender, à revoir leur théologie qui fait de la Torah l’antipode de l’Evangile, à permettre aux croyants juifs de garder leur identité d’origine, en célébrant le Chabbat et les fêtes, en pratiquant la circoncision, en suivant des préceptes alimentaires et vestimentaires, etc. Un tel style de vie n’est pas par définition « légaliste » et opposé au « salut par la seule foi », comme l’ont prétendu de nombreux théologiens et prédicateurs.

Il va de soi que bien des adeptes du judaïsme messianique se font fort de ce changement. Pour eux, ce retour aux racines est essentiel, et dans leurs assemblées c’est une chose acquise.

Ils ne sont toutefois pas les seuls. De plus en plus de chrétiens sont favorables à leur cause.

Sous l’impulsion de Peter Hocken, prêtre catholique charismatique, un comité s’est formé dans les années 1990 pour préparer un deuxième concile de Jérusalem. Dans ce comité se trouvent des leaders messianiques – d’Israël et de diaspora – ainsi que des chrétiens de toutes dénominations. Le premier concile de Jérusalem (Actes 15) avait abouti à des décisions sur ce qui était exigé des croyants d’origine païenne par rapport à la Torah. Ce deuxième concile se propose de statuer, de façon officielle, au nom d’une Eglise mondiale, sur le rapport des croyants juifs avec la Torah. Il devrait donner à l’expression juive de l’Evangile la place d’honneur qu’elle mérite.

Plus loin encore vont ceux qui considèrent que tous les disciples de Yéchoua’, quels qu’en soient leurs origines, doivent retourner aux mêmes racines. C’est à dire, qu’ils sont appelés à suivre la Torah, selon l’expression des juifs messianiques. Ainsi l’organisme First Fruits of Zion (« prémices de Sion ») diffuse des ouvrages et organise des séminaires permettant aux croyants non juifs un apprentissage des coutumes et traditions juives.

Pour ma part, j’ai du mal à imaginer que la manière dont Pierre et Paul sont restés fidèles à la Torah, s’impose à tous les chrétiens, quels que soient leur origine et contexte social. En relisant les débats sur le sujet dans le NT, j’ai plutôt le sentiment que les apôtres permettent une grande liberté d’actions et de convictions. Si les païens ne sont pas obligés de suivre tout le calendrier biblique ou les préceptes alimentaires, ils peuvent le faire, s’ils le désirent, « pour le Seigneur ».

C’est exactement dans un tel état d’esprit de liberté et de conviction, que l’on doit appréhender cette résurgence du chabbat, des fêtes bibliques et même des coutumes dites « juives » dans les églises partout dans le monde. Plusieurs organisations ont été crées ces dernières années, dans le but d’apprendre aux chrétiens « ce retour aux sources de leur foi ».

Un exemple récent en France est la convention « Paris tout est possible », avec au programme, non seulement des réunions festives et des messages percutants, mais aussi une « entrée de chabbat » célébrée par deux rabbins messianiques. « Nous avons voulu faire comprendre les racines juives qui ont forgé la foi chrétienne. La fracture entre Juifs et chrétiens empêche une bonne compréhension du message du Christ. Et c’est l’établissement de Rome qui a creusé le fossé entre les deux sources spirituelles, exacerbant l’antisémitisme et le passage du chabbat au dimanche. »5

Je pense que ce développement va s’amplifier dans les années à venir. Ainsi, la parole de Paul se réalisera-t-elle finalement : « célébrez, vous les nations, avec le peuple de Dieu » (Romains 15.10).

Evert VANDEPOLL

1 Chuck and Karen Cohen, The Roots of Our Faith, Jérusalem 1995, p. 9.

2 Selon Walter Kaiser, The Use of the Old Testament in the New, Grand Rapids 1996, pp. 2-3.

3 Voir le premier article (BI n°536)

4 Il a également publié une sorte de livre « noir » sur l’histoire de l’antisémitisme chrétien, intitulé « Nous avons du sang sur les mains » (Our hands are stained with blood).

5 Samuel Chevalier, l’un des organisateurs, dans Christianisme Aujourd’hui, avril 2005.

i Pour ne donner qu’un exemple de la vaste littérature sur la lecture du NT à la lumière de ces parallèles : David Bivin et Roy Blizzard, Comprendre les Mots Difficiles de Jésus, Emeth Editions 1999.

ii Le NT est un sujet important d’étude à l’université hébraïque (religieuse) de Jérusalem.

iii Chalom Ben Chorin, l’un de ces auteurs, a intitulé son livre Bruder Jesus (Frère Jésus), Paul List, München 1967).

iv Ainsi le sous-titre du livre d’Armand Abécassis sur les récits de naissance de Jésus : En vérité je vous le dis, Editions 1, Paris 1999.

v Comme le montre, par exemple le dirigeant messianique Arnold Fruchtenbaum dans son livre Jésus était Juif. Edition originale : Broadman, Nasvhille 1974.

vi Pinchas Lapide, Auferstehung (Résurrection), Calwer, München 1977.

vii Dan Juster, Jewis Roots, Destiny, Shippensburg, nouvelle édition 1995.

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