Sur les pas du Messie : Joseph… Au-delà du visible.

L’intrigue d’un bon roman policier est souvent dans la subtilité — l’inattendu peut-être — qui amène l’enquêteur à trouver, un à un, les indices susceptibles de le conduire à la résolution d’une affaire. Chacun apprécie alors le scénario qui lui fait découvrir la « vérité » dans les toutes dernières pages du pavé qu’il tient entre les mains.

Cela étant, un roman à suspense n’est pas une « prophétie » à proprement parler, une sorte de prédiction de ce qui va survenir, le cadre dans lequel des protagonistes seraient le jouet d’un auteur tour à tour bienveillant ou malveillant. Le récit romanesque demeure une fiction écrite et construite de telle sorte que l’on aboutira à une issue que l’on sait connue d’avance et imaginée par l’auteur bien avant que le livre ne se retrouve sur un comptoir de librairie.

Ainsi n’est pas écrit le récit de Joseph, que nous suivons pas à pas dans une aventure mouvementée, rocambolesque même, dramatique également à bien des égards. La vie du fils de Jacob ne ressemble pas à un roman-feuilleton dont la fin serait écrite à l’avance en conclusion d’un prochain bestseller. Notre héros n’est pas non plus présenté en prophète à l’instar d’un Jérémie ou d’un Isaïe.

Ses « prophéties » sont davantage constitutives de sa propre vie et de ses rencontres fortuites ou non. Elles représentent en quelque sorte comme des « miettes » sur un chemin dont l’origine se perd dans l’ombre du passé et qui se prolongera encore bien au-delà de sa mort. En avait-il conscience ? Nous ne le savons pas formellement et rien dans le texte ne l’affirme vraiment, même s’il peut se trouver ici ou là quelques indices.

Pour nous lecteurs du XXIe siècle, l’histoire de Joseph se lit bien trop vite et il semble difficile d’appréhender le temps qui passe pour ce jeune homme qui en quelques versets prend aisément plusieurs années. Nous sommes un peu comme celui qui, au crépuscule de son existence, voit défiler en un instant tous les moments phares de sa vie. Certaines choses apparaissent parfaitement nettes, d’autres sont plus floues, indistinctes ou demeurant dans l’ombre. Comment les relier et leur donner du sens ? Voilà la question.

Alors que nous abordons une nouvelle étape de la vie de Joseph, dans une sombre prison, l’homme qui mûrit bien des espoirs déçus, des doutes aussi, se trouve subitement catapulté en pleine lumière, bien au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer.

Ce qui apparaissait jusque-là comme une vie brouillonne faite d’anecdotes inconsistantes, de rêves étranges et d’une succession de circonstances malheureuses, devient soudainement un « tableau » où chaque détail a son importance et où chaque couleur illumine les évènements passés d’une perspective nouvelle et prophétique au-delà de ce qui était visible.

Même si tout portait à imaginer le récit de Joseph comme le produit de choix et non-choix imprégnés de sentiments divers et d’émotions incontrôlées, il ne fait pas de doute que Dieu reste parfaitement maître d’une histoire qui semble échapper à tous les acteurs de ce tableau.

La plupart du temps, les commentateurs de la Torah concentrent leur attention sur la dimension éthique du récit. Les rêves sont mis en rapport avec l’exil du peuple d’Israël et la critique porte essentiellement sur les sentiments de Joseph et de ses frères. Or il résonne comme une évidence que le récit de Joseph est comme un midrash « ouvert » qui subtilement, comme en filigrane, nous enseigne à propos du Machia’h qui vient et dont la mission déborde du seul cadre d’Israël.

Le sens des rêves du pharaon avec toutes les conséquences que l’on sait, puis la manière dont Joseph teste ses frères avant de se faire reconnaître par eux sont d’une richesse unique sur le plan éthique et moral, mais bien plus encore sur le plan prophétique.

Joseph était manifestement préparé à une mission d’excellence, celle-là même qui lui permettra de laisser une trace significative dans sa famille, et surtout dans l’histoire de l’humanité. Finalement, chaque pas de sa vie aura été marqué de l’empreinte de Dieu.

Bien entendu, avec le recul de l’Histoire, il nous est facile de conclure a posteriori de la conduite divine dans un récit riche en rebondissements. Cependant, pour Joseph et sa famille, les pas se font l’un après l’autre, par la foi, sans connaître l’issue, le sens véritable des choses. Les erreurs des uns, le choix des autres ou les circonstances externes à la vie de la famille de Jacob ne sont pas « écrits » à l’avance. Finalement, c’est un peu à l’aveugle que les « miettes » sont jetées sur le chemin.

Jacob lui-même le réalise lorsqu’il dit, au terme de sa vie : Genèse 48.

10 Or, les yeux d’Israël, appesantis par la vieillesse, ne pouvaient plus bien voir. Il fit approcher de lui ces jeunes gens, leur donna des baisers, les pressa dans ses bras ; 11 et Israël dit à Joseph : « Je ne comptais pas revoir ton visage et voici que Dieu m’a fait voir jusqu’à ta postérité ».

Étrangement, c’est quand Jacob ne peut plus « voir » de ses yeux, qu’il affirme que c’est Dieu qui lui fait « voir » au-delà de toute espérance.

Les rêves se succèdent dans un seul et unique but, préparer Joseph à sa mission ultime de rédemption pour les Égyptiens, sa famille (Israël) et même tous les peuples des alentours, afin qu’ils ne meurent pas durant la sécheresse.

C’est la première fois, mais sans doute pas la dernière, qu’un souverain du monde est confronté à des rêves dont il n’a pas l’interprétation. Voilà en tout cas le pharaon tourmenté par deux rêves :

Genèse 41

1 Après un intervalle de deux années, Pharaon eut un songe, où il se voyait debout au bord du fleuve. 2 Et voici que du fleuve sortaient sept vaches belles et grasses, qui se mirent à paître dans l’herbage ; 3 puis sept autres vaches sortirent du fleuve après elles, celles-là chétives et maigres et s’arrêtèrent près des premières au bord du fleuve ; 4 et les vaches chétives et maigres dévorèrent les sept vaches belles et grasses. Alors Pharaon s’éveilla. 5 Il se rendormit et eut un nouveau songe. Voici que sept épis, pleins et beaux, s’élevaient sur une seule tige ; 6 puis sept épis maigres et flétris par le vent d’est, s’élevèrent après eux, 7 et ces épis maigres engloutirent les sept épis grenus et pleins. Pharaon s’éveilla et c’était un songe. 8 Mais, le matin venu, son esprit en fut troublé et il manda tous les magiciens de l’Égypte et tous ses savants. Pharaon leur exposa son rêve, mais nul ne put lui en expliquer le sens. 

La suite, nous la connaissons. L’échanson va dans ces circonstances se souvenir de Joseph et de la manière dont il avait favorablement interprété son propre rêve. Il ressort en quelque sorte le curriculum vitae de Joseph et le présente positivement au pharaon.

Il y a quand même une nuance de taille dans l’enjeu de ce nouveau récit. Donner une interprétation aux rêves de l’échanson et du panetier ne prêtait pas forcément à grande conséquence. Joseph était déjà en prison et la mort du panetier n’a finalement pas pesé sur le sort du fils de Jacob.

Avec le pharaon, il pourrait bien en être tout autrement. Un mot de travers et Joseph finirait comme le panetier, pendu sans autre forme de procès.

La première réponse de Joseph est pourtant formidablement risquée.

Genèse 41

15 Et Pharaon dit à Joseph : « J’ai eu un songe et nul ne l’explique ; mais j’ai ouï dire, quant à toi, que tu entends l’art d’interpréter un songe. » 16 Joseph répondit à Pharaon en disant : « Ce n’est pas moi, c’est Dieu, qui saura tranquilliser Pharaon. »

L’humilité de Joseph est louable et montre une maturité qui dénote avec sa naïveté d’enfant qui le faisait raconter ses rêves sans réflexion. Il donne gloire à Dieu qui est le seul à pouvoir donner une interprétation claire des rêves du pharaon. Mais il va plus loin. Pharaon est considéré par les Égyptiens comme une divinité en lui-même. Joseph n’hésite donc pas à affirmer qu’il y a au-dessus de pharaon un Dieu suprême dont il dépend totalement.

Joseph explique en quelques mots l’intention de Dieu pour les années à venir. Les deux rêves du pharaon, les vaches grasses et les épis de blé sont un seul et même évènement qui consistera en une période de prospérité de 7 ans, suivie d’une famine terrible de 7 autres années. Une famine telle que les années de prospérité seront comme englouties par ces années de sécheresse.

L’interprétation des rêves n’est pas ici vraiment problématique. Mais la question qui se pose est celle de leur portée prophétique dans le contexte que nous avons déjà évoqué du Messie souffrant.

À la suite du rêve du pharaon interprété par Joseph, voilà que le fils de Jacob se retrouve propulsé au sommet de l’État, juste après le pharaon. Sa responsabilité est immense. Il faut organiser la gestion agricole de toute l’Égypte de telle sorte que les années de famine ne deviennent pas une catastrophe pour le pays, voire pour le monde entier.

Joseph a donc été préparé toute sa vie, dès son enfance, puis chez Potiphar, et même en prison, à assumer la responsabilité qui va désormais être la sienne pour sauver l’Égypte.

Sur le plan prophétique, Joseph est reconnu unanimement comme l’archétype du Messie. À ce titre, chaque évènement rapporté par l’auteur de Béréchit[1] au sujet de Joseph doit nécessairement nous questionner sur le sens messianique qu’il peut contenir. En l’occurrence, le contexte égyptien est indubitablement celui symbolique de l’humanité entière. Le salut du genre humain dépend d’un Messie qui est issu de la famille d’Israël. Joseph est, du reste, accueilli par le pharaon comme le sauveur de son peuple et comme le témoin de Dieu, du Dieu d’Israël.

Je suis tenté de dire que Joseph commence, depuis un certain temps déjà, à percevoir le plan divin pour lui et les siens, et même pour toute sa famille restée en Canaan. Maintenant à la tête du pays d’Égypte, Joseph comprend le sens des rêves qu’il a eu tant d’années auparavant.

Mais il s’ajoute au récit bien connu le drame familial que l’on devine entre Joseph et ses frères.

Les commentateurs s’accordent pour dire que Joseph anticipe la venue de sa famille et prépare le moment où celle-ci ne manquera pas de venir chercher de la nourriture.

En attendant, Joseph devient l’instrument divin pour le salut de tous les peuples alentour. Personne ne peut trouver de nourriture sans passer par Joseph qui a reçu toute autorité du pharaon.

Nous comprenons ainsi que le Messie souffrant est également le seul moyen donné par Dieu par lequel l’humanité doit être sauvée. Le chemin de Salut pour le monde passe, d’une certaine façon, par un Joseph qui a traversé la souffrance, l’épreuve, le rejet de ses frères, la mort symbolique (dans la citerne) et enfin la résurrection, tout aussi symbolique (sa sortie de la citerne et son arrivée en Égypte).

De la même manière, le Messie souffrant, par le don de lui-même et son sacrifice, a revêtu l’autorité et le pouvoir de sauver tous ceux qui s’approchent de lui. De toutes les nations et de tous les peuples, tout homme peut trouver la nourriture pour son âme et vivre.

À ce stade, nous sommes émerveillés par l’étonnante corrélation entre l’aventure de Joseph en Égypte, la manière dont Dieu l’utilise pour sauver le monde d’alors, et son prolongement prophétique qui nous révèle la mission suprême du Messie souffrant pour le salut de l’humanité, Israël y compris.

Pour autant, même si la perspective du Messie sauveur échappe encore à la réflexion du patriarche, Joseph, à la tête de l’Égypte, anticipe la venue de ses frères. Il n’est pas animé d’un esprit de vengeance, comme le laissent entendre ses propos lors de leur rencontre.

Genèse 50

19 Joseph leur répondit : Soyez sans crainte ; car suis-je à la place de Dieu ? 20 Vous, vous aviez médité contre moi le mal : Dieu l’a combiné pour le bien, afin qu’il arrivât ce qui arrive aujourd’hui, qu’un peuple nombreux fût sauvé. 21 Donc, soyez sans crainte : j’aurai soin de vous et de vos familles. » Et il les rassura et il parla à leur cœur.

Joseph aura donc soin des siens qu’il installera dans le pays de Goshen. Il les sauvera de la famine et de la mort. C’est sans doute à ce moment-là que les premiers rêves de Joseph deviennent réalité.

Les temps viennent également où le Messie prendra aussi soin de ses frères pour les amener au Salut et les préserver de la mort.

Dieu a permis que Joseph soit rejeté par ses frères, vendu pour être en définitive une source de Salut pour toutes les nations alentour. Ce n’est qu’ultérieurement, tandis qu’ils reviennent pour la seconde fois en Égypte que les frères de Joseph reconnaissent enfin en lui « leur » Sauveur et « leur » maître.

La similitude avec l’histoire de Yéchoua’ est alors des plus étonnantes.

Yéchoua’ lors de sa première venue n’a pas été reconnu par ses frères, bien au contraire. Ils ont même, selon un texte du prophète Isaïe, été empêchés de le reconnaître[2]. Leur rejet a été une bénédiction et une source de Salut pour le monde entier[3]. Mais en définitive, ils reconnaîtront celui qu’ils n’ont pas connu et qu’ils avaient méprisé et outragé. Paul souligne même que cette reconnaissance finale sera semblable à une « résurrection d’entre les morts ».

Pour l’heure, Joseph a-t-il encore en mémoire la mission que Jacob, son père, lui avait confiée, mission qu’il avait lamentablement « manquée » ?… C’est possible. Cependant, alors qu’il en a à présent l’occasion, il n’entreprend rien pour avertir son père de sa réussite. Faut-il y voir un clin d’œil au projet messianique qui se dessine en arrière-plan de notre récit ?

L’auteur de Béréchit mesure en tout cas tout l’enjeu des rencontres successives de Joseph avec ses frères. Il va prendre le temps de raconter en détail la réconciliation impossible de Joseph et ses frères — et en filigrane, la rencontre tout aussi impossible entre le Messie souffrant et la famille d’Israël.

Il est difficile d’affirmer si Joseph a véritablement anticipé la façon dont il allait se faire reconnaître par ses frères. Toujours est-il que lorsqu’ils se présentent la première fois, ils ne le reconnaissent pas.

Joseph use ensuite de toute une stratégie pour, d’une part, faire venir Benjamin, son plus jeune frère, celui dont il se sent le plus proche, et d’autre part, forcer ses frères à avouer leur culpabilité dans l’affaire qui les a opposés.

Les commentateurs sont assez clairs. Joseph veut tester leur changement d’attitude et leur retour à la foi. Plusieurs signes montrent qu’ils ont non seulement des remords, mais qu’ils ont aussi changé.

Genèse 42

15 C’est par là que vous serez jugés : sur la vie de Pharaon, vous ne sortirez pas d’ici que votre plus jeune frère n’y soit venu. 16 Dépêchez l’un de vous pour qu’il aille quérir votre frère et vous, restez prisonniers : on appréciera alors la sincérité de vos paroles. Autrement, par Pharaon ! vous êtes des espions. »17 Et il les garda en prison durant trois jours. 18 Le troisième jour, Joseph leur dit : « Faites ceci et vous vivrez ; je crains le Seigneur. 19 Si vous êtes de bonne foi, qu’un seul d’entre vous soit détenu dans votre prison, tandis que vous irez apporter à vos familles de quoi calmer leur faim. 20 Puis amenez moi votre jeune frère et vos paroles seront justifiées et vous ne mourrez point. » Ils acquiescèrent.

L’accusation d’espionnage n’est pas infondée, même s’il sait qu’il n’en est rien. Il s’agit surtout de rendre les choses plausibles et de tester la sincérité des frères. Joseph les met 3 jours en prison. Il ne s’agit sans doute pas d’une petite vendetta personnelle pour les 3 jours qu’il a passés lui-même dans la citerne. Les trois jours ont toujours une valeur symbolique forte, synonyme d’une rédemption.

Au verset suivant, la culpabilité des frères se fait jour de manière évidente… mais Joseph va continuer à les mettre à l’épreuve.

21 Et ils se dirent l’un à l’autre : « En vérité nous sommes punis à cause de notre frère ; nous avons vu son désespoir lorsqu’il nous criait de grâce et nous sommes demeurés sourds. Voilà pourquoi ce malheur nous est arrivé.

Le Houmach[4] ne semble pas vouloir relier formellement la faute des frères à l’égard de Joseph à cette présente mise à l’épreuve. La plupart des commentateurs préfèrent retenir dans le récit avant tout une leçon morale. Or il saute aux yeux qu’il y a un lien étroit entre la vieille faute des frères avouée par Juda et ce qui leur arrive à présent. Cela est d’autant plus flagrant que Joseph met dans la balance Benjamin, le seul qui ait été innocent dans l’affaire qui les avait opposés.

Sur le plan prophétique, la perception immédiate par Juda de la culpabilité collective de la fratrie envers Joseph est implicitement reliée à la même culpabilité collective d’Israël envers le Messie souffrant incarné par le fils de Jacob.

Les frères s’en retournent donc en Canaan auprès de leur père sans avoir reconnu leur frère Joseph. Siméon est quant à lui retenu comme otage, mais le texte ne s’y attarde pas vraiment.

La sécheresse se prolonge et arrive le moment de devoir retourner chercher de la nourriture avec la nécessité d’amener Benjamin avec eux.

Genèse 43

11 Israël, leur père, leur dit : « Puisqu’il en est ainsi, eh bien ! Faites ceci : mettez dans vos bagages des meilleures productions du pays et apportez-les en hommage à cet homme : un peu de baume, un peu de miel, des aromates et du lotus, des pistaches et des amandes. 12 Munissez-vous d’une somme d’argent double : l’argent qui a été remis à l’entrée de vos sacs, restituez-le de votre main, c’est peut-être une méprise. 13 Et prenez votre frère et disposez-vous à retourner vers cet homme. 14 Que le Dieu tout puissant vous fasse trouver compassion auprès de cet homme, afin qu’il vous rende votre autre frère et Benjamin. Pour moi, j’ai pleuré mes fils, je vais les pleurer encore. »

Le Midrash, avec Rachi, suggère à cet endroit une parole prophétique de Jacob — sans doute à son insu. Au verset 14, l’expression votre autre frère indiquerait le retour en grâce de Joseph avec Benjamin[5].

Sur le plan prophétique, la seconde venue des frères de Joseph est marquée en effet par une reconnaissance de Joseph et, au travers de lui, du Messie souffrant.

Genèse 44

1 Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison « Remplis de vivres les sacs de ces hommes, autant qu’ils en peuvent contenir et dépose l’argent de chacun à l’entrée de son sac. 2 Et ma coupe, la coupe d’argent, tu la mettras à l’entrée du sac du plus jeune, avec le prix de son blé. »

Joseph glisse dans la besace de Benjamin sa coupe en argent. Il s’agit de l’objet du litige à venir. Plus qu’un objet de convoitise pour sa valeur spirituelle, elle est ici le symbole de l’accusation comme de la rédemption. Ils ont vendu leur frère pour 20 pièces d’argent. Un prix qu’ils ne comprenaient pas.

Il s’agit ici de l’ultime épreuve, celle par laquelle Joseph va tester la conscience profonde de ses frères. Les paroles de Joseph, comme de Juda, résonnent alors dans le récit bien au-delà des émotions et du dénouement qui se dessine. Il ne fait aucun doute que nous plongeons nos regards au-delà du visible.

Joseph, pour la seconde fois, remet l’argent des fils de Jacob à l’entrée de leurs sacs. Ce n’est pas juste une action de pure forme de la part d’un homme immensément riche. C’est une manière d’indiquer que rien ne peut acheter la liberté et le rachat de leur âme. Leur faute ne saurait trouver d’expiation par l’argent qu’ils apportent, même du pays de Canaan.

Le cœur du litige se trouve dans la coupe d’argent de Joseph trouvée dans le sac de Benjamin. La coupe est celle par laquelle le coupable est désigné, mais aussi, curieusement, celle par laquelle le coupable est racheté. C’est ce que laisse entendre la parole de Joseph au verset 17, confirmé indirectement par le commentaire d’un rabbin.

Genèse 44.

 16 Juda répondit : « Que dirons-nous à mon seigneur ? Comment parler et comment nous justifier ? Le Tout-Puissant a su atteindre l’iniquité de tes serviteurs. Nous sommes maintenant les esclaves de mon seigneur et nous et celui aux mains duquel s’est trouvée la coupe. » 17 II répliqua : « Loin de moi d’agir ainsi ! L’homme aux mains duquel la coupe s’est trouvée, sera mon esclave ; pour vous, retournez en paix auprès de votre père. » 18 Alors Juda s’avança vers lui, en disant : « De grâce, seigneur ! que ton serviteur fasse entendre une parole aux oreilles de mon seigneur et que ta colère n’éclate pas contre ton serviteur ! Car tu es l’égal de Pharaon.

Tandis que seul Benjamin est objectivement coupable d’avoir dérobé la coupe d’argent, Juda désigne l’ensemble de la fratrie responsable devant Joseph. Les frères de Joseph sont prêts à devenir les esclaves de celui qui les a confondus, par-delà cette histoire montée de toutes pièces.

Même si Joseph reprend la main en ne désignant coupable que Benjamin seul, il ne fait pas de doute que les frères reconnaissent implicitement leur culpabilité passée vis-à-vis de Joseph.

Or en filigrane se distinguent plusieurs détails importants. La coupe d’argent est celle par laquelle le coupable est désigné. N’est-ce pas justement ce que nous déclarons (consciemment ou non) lors de la Havdala — la sortie du Chabbat ?

La coupe de Salut est celle que nous élevons[6], mais le feu du jugement qui devait nous atteindre (la bougie de Havdala) est éteint dans la coupe du Salut qui déborde.

Le terme de l’expression עֲבָדֶיךָ–הִנֶּנּוּ עֲבָדִים  est traduit habituellement par « serviteurs » ou, selon le contexte, « esclaves ». Or le Rav David Feinstein souligne que Joseph n’aurait pas pu employer un « voleur » en qualité d’esclave dans sa maison. Le terme ‘avadim doit-il alors être compris dans son autre sens — comme serviteur ? Si nous conservons à l’esprit la perspective prophétique du récit, ce que Joseph propose n’est peut-être rien d’autre que l’appel à devenir serviteur du Messie souffrant.

La « coupe d’argent » du Messie, reconnue par ses serviteurs, ne serait-elle pas la coupe de la Nouvelle Alliance en Yéchoua’ ? En effet, cette dernière met en exergue la culpabilité du coupable autant que le moyen — le sang versé du Messie souffrant — par lequel est opérée la rédemption.

Le temps de l’épreuve terminée, Joseph se fait reconnaître par ses frères. Au-delà de l’émotion que l’on imagine, pour chacun, tout prend subitement du sens, jusque dans les moindres détails de leur aventure. Même si les commentateurs ne sont pas unanimes à ce propos, Juda a clairement mis en relation la faute originelle de toute la fratrie avec l’épreuve qu’ils viennent de vivre.

Quoi que puisse être notre lecture de ce récit épique, il est une évidence que l’intention divine n’est pas de condamner mais bien de racheter la famille rebelle d’Israël. L’incroyable histoire de Joseph a une fin heureuse. Sur le plan prophétique, les « miettes » sur le chemin paraissent significatives et laissent augurer une suite que l’on attend avec impatience.

Dès à présent, nous sommes invités à recueillir dans notre « sac » ce qui doit entretenir notre appétit et notre aspiration à connaître celui qui se dessine dans l’invisible méandre des Écritures.

Le Rav. Shlomo Yosseph Zéving disait : le monde est un rêve. Tout n’est pas toujours compréhensible dans le visible. Il faut parfois être patient. Il nous faut considérer la finalité plutôt que l’immédiateté, le monde à venir avant le temps présent.

[1] La Genèse.

[2] Isaïe 6. 10.

[3] Voir la lettre de Paul aux Romains, chapitre 11.

[4] Houmach : Edition Edmond J. Safra ; Artscroll Series.

[5] Le verset semble pourtant laisser penser que le « autre frère » désigne Siméon. Le Midrash pense qu’il s’agit de Joseph. L’étroitesse des liens entre le récit historique et sa portée prophétique reste présente à l’esprit de beaucoup de commentateurs juifs.

[6] Psaume 116. 13.

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ATHIA Guy

Directeur des publications du Berger d’Israël.

Vice-président de Beit Sar Shalom.

Conférencier et enseignant.

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